DES PÈRES ABSENTS, DES ENFANTS EN SOUFFRANCE

Divorce, voyage à l’étranger, mort, catastrophes naturelles, accidents, abandon de responsabilité,  déplacements professionnels, les causes de l’absence des pères dans les familles haïtiennes sont variées. De la responsabilité des mères-pères aux souffrances des enfants, les conséquences de la séparation des enfants de leur père sont diverses. Le psychologue Fransnel Dorsanvil explique les différents problèmes psychologiques que souffrent ces catégories d’enfants.

 Crédit Photo : AmeyoMALM

La religion, la culture et l’éducation permettent de comprendre le rôle  des pères dans la famille. Ainsi, dans les sociétés traditionnelles comme la  nôtre, les pères représentent l’autorité, la valeur et le pouvoir. Leur présence favorise l’acquisition, l’autonomie et l’indépendance. Selon un rapport sur la situation des femmes qui vivent seules avec leur enfant, suite au séisme du 12 janvier 2010, dans 4 ménages sur 10 soit 44%,  le chef du foyer est une femme. Ainsi, un grand nombre de familles sont monoparentales en Haïti. Et les mères ont beaucoup plus à faire. Une situation qui met en jeu le développement psychoaffectif des enfants.

Fransnel Dorsainvil, psychologue, explique que le rôle des pères peut-être direct ou indirect. « Le rôle des pères est direct quand les parents se complètent et assurent ensemble le bien-être psycho-social de l’enfant. Et pour épauler la femme et aider l’enfant à mener une vie saine, les pères doivent être à la maison le plus souvent possible. Ils doivent être le régulateur dans le foyer, inspirent la confiance, la sécurité et procurent davantage à l’enfant la quiétude morale et affective. Cependant, il est indirect quand l’enfant est soumis à la dépendance totale de sa mère. Avec sa façon d’aimer son épouse et sa capacité de subvenir aux besoins de la famille, les pères remplissent à la fois une fonction affective et éducative », souligne l’ancien de la faculté d’ethnologie.

Il ajoute que le rôle des pères peut aussi varier selon les fonctions sociales. D’abord, il y a les pères géniteurs, ceux qui rendent possible seulement  la naissance de l’enfant. Parfois, ils ne connaissent même pas les visages de l’enfant voire son nom. Ensuite, les pères Pater qui ne donnent à l’enfant que la chance de porter leur nom. Ils ne se soucient pas du besoin de l’enfant. Enfin, les pères éducateurs sont présents auprès des enfants. Ils surviennent à leurs besoins.

Mr Dorsainvil avance que dans les familles biparentales, l’absence des pères est souvent expliquée par leur profession qui les oblige à se déplacer en dehors de leur famille et les cas de divorce ou d’abandon de responsabilité. Toutefois, cette absence engendre des perturbations dans le processus éducationnel des enfants. « Pour recevoir une bonne éducation, l’enfant doit avoir ses deux parents comme modèles. Chacun des parents à un rôle spécifique. La complémentarité et l’interdépendance de l’un des autres sont, entre autres, ceux qui rendent une famille solide », précise l’auteur du livre l’absence du père dans la famille en Haïti.

Ainsi, dans une étude réalisée sur les enfants qui ne vivent pas avec leurs pères, il a prouvé que cette situation n’est pas sans conséquences sur le développement des enfants. « Une catégorie de ces enfants ne sont plus acceptés dans leur réalité individuelle lorsqu’ils ne retrouvent pas le soutien de l’autorité parentale. Ils sont confrontés  à toutes sortes de violences psychologiques. Ils occupent les rues. Ils s’organisent pour se défendre. Ils forment des petits groupes appellés CLAN et leur intérêt commun c’est de survivre », confirme l’étudiant en master en développement intégré. Cependant, selon cette même étude, une autre catégorie vit de la prostitution, de vol, de la drogue et de toute autre activité susceptible de leur rapporter un peu d’argent. Ils sont aussi exposés aux maladies sexuellement transmissibles et à d’autres infections opportunistes.

Le psychologue poursuit que  les enfants faisant partie de son étude souffrent aussi des problèmes psychologiques. « Agressivité refoulée, estime de soi défaillante, difficultés d’affirmation, d’ambition et de curiosité exploratoire, les fugues, les manipulations perverses, les paroles culpabilisantes, les enfants ont des problèmes qui demandent des prises en charge pour assurer leur bien-être psychologique », insiste le co-fondateur de l’ONG PAC-Haïti.

Par ailleurs, dans certains cas, en cas de divorce ou de décès, les mères ont souvent la tendance de reconstituer la famille. Mais, dans la vie d’un enfant, il peut y avoir plusieurs beaux pères ou belles mères, mais il y a qu’un père et une mère. Pour cela, le co-fondateur de la Maison Haïtienne de Psychologie croit que les beaux-pères doivent construire un lien avec leur enfant qui s’appelle lien de réalité rationnelle qui dépend de trois facteurs. D’abord, les parents non cohabitant doivent autoriser les enfants à tisser le lien avec ses beaux- parents. C’est une sorte d’autorisation de relation, explicite ou implicite par laquelle les enfants peuvent se sentir libres de créer des liens de qualité avec les beaux-parents. Ensuite, la capacité des beaux-parents à respecter l’autorité parentale et donc à ne pas l’usurper va leur permettre d’assumer un rôle de relais parental. Enfin, les beaux-parents doivent se considérer comme des  personnes responsables. Ils doivent maintenir la différence de génération. Et c’est à ce titre qu’ils pourraient être un relais parental.

Des lois sans application

Le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes, sous l’administration de la  docteure Ginette Rivière Lubin, au cours de la période 2001-2004 a entamé le processus de dépot d’un projet de loi sur la paternité responsable. Elle a été votée le 10 mai 2010 à la chambre des Députés et deux ans plus tard soit en 2012 au Sénat de la République. En 2014, elle a été publiée dans le journal officiel du pays, Le Moniteur. Cette loi sur la paternité, la maternité et la filiation prend en compte la non-discrimination à l’égard des femmes et des enfants. Elle permet de rechercher la maternité et la paternité et de définir une procédure capable de garantir la sécurité juridique de tous les enfants.

Ainsi,  son article 3 stipule que  l’enfant conçu dans le mariage a pour père le mari. Néanmoins, celui-ci pourra intenter une action en désaveu de paternité à n’importe quel moment au cas où il aurait des suspicions légitimes de croire qu’il ne s’établisse entre lui et cet enfant aucun lien biologique. Auquel cas, le désaveu de paternité ne peut se confirmer que par un test d’ADN et consacré par un jugement rendu en matière urgente et passé en force de chose souverainement jugée. Pourtant, jusqu’à date, il y a un nombre considérable de pères qui, se référant à la différentiation de certains traits de caractères , nient encore l’existence de leur enfant. Ils se contentent d’abandonner leur famille. Et aucune poursuite légale n’est faite.

L’article 6 ordonne que la femme ou l’homme qui indiquerait à tort quelqu’un étant le père ou la mère biologique présumée de son enfant, sera puni conformément aux articles 318 et 319 du code pénal relatifs à la dénonciation calomnieuse sans préjudice de tous dommages et intérêts.

Cependant, combien de cas, sont restés dans les tiroirs?  Nombreux sont les pères qui prennent plaisir à abandonner leur enfant parce qu’ils croient que les   poursuites n’aboutiront à rien de concret. Doit-on continuer à voter des lois qui restent encore non applicables pendant que les catégories de personnes qu’elles protègent soient victimes de leur non-applicabilité ?

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Widelie Carlvanie OLIBRICE

Psychologue/Journaliste

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