L’interminable crise politique qui affole la société haïtienne.

Crédit Photo : lilianeheldkhawam.com

La situation politique actuelle de notre société est potentiellement dramatique, mais cette dramatisation peut relever de l’évidence des phénomènes sociaux laquelle nous permet de comprendre que cette situation dite dramatique est une crise et, en tant que crise, qu’elle soit politique, économique, sociale ou autre, elle est une affaire de société. Toute société à une époque donnée peut sombrer dans une crise. Aucune société n’est épargnée par ce phénomène. On peut même dire qu’une crise est sociétale dans la mesure où elle marque une béance dans la réalité sociale et fait partie d’une échelle spécifique qui a incidence réelle sur les autres marches de l’échelle sociale de la société. Il ne sert à rien de parler de manière générale, au risque d’ignorer la logique socio-historique dans laquelle se situe toujours un phénomène social donné. Ainsi, l’indétermination et l’irrationalité de la pratique politique dans la sphère politique haïtienne nous poussent à parler de crise et particulièrement de crise politique.

Une crise est une perturbation, un dysfonctionnement dans le fonctionnement d’un système ou le déroulement d’un processus. Pierre Ansart [1] la considère comme une « phase de tension, de malaise, de désordre social » qui peut être entendue à plusieurs niveaux. François Kawas [2] de son côté voit la crise comme « l’expression d’une remise en question » et une remise en question est la forme que prend souvent l’expression politique en Haïti. Pour sa part, le regretté professeur Michel Hector [3], met l’accent sur la défaillance du système politique qui provoque l’insatisfaction des besoins sociaux pour expliquer la notion de crise. Il parle de grandes crises, « quand il y a l’existence d’une forte instabilité du système politique provoquée par l’incapacité chronique de celui-ci à répondre aux demandes pressantes de la population […] ».

Nous admettons qu’Haïti est dans une situation de crise politique depuis sa naissance en tant que première république noire au monde. Cette crise politique chronique qui est à la fois structurelle et conjoncturelle a impacté tous les aspects de la vie nationale : économique, juridique, sociale, culturelle, environnementale et morale. Elle provoque une relation troublante et démesurée dans la réalité quotidienne de plus de onze millions de gens qui se voient empêtrés dans le cercle vicieux de la pauvreté et du sous développement. Ce scandale inéluctable d’une crise politique perpétuelle ne cesse de ronger tous les tissus sociaux de la société.

Cette crise politique, qui a existé à toutes les époques de l’existence de la société haïtienne, est sans doute, de part sa permanence, l’un des maux qui handicapent notre développement. Elle nous égorge et nous aveugle. Elle nous endort et nous lie peu à peu, inexorablement au fil des ans, jusqu’à ce que nous acceptions l’inacceptable. Aujourd’hui la crise est dépassée, elle se dégénère. Mais le plus frappant, c’est qu’elle est banalisée par la plus haute sphère des autorités étatiques. Au lieu de gérer la crise ils sont eux-mêmes sous son emprise. Une situation qui arrive si bas que même dans les quartiers les plus abjects du pays elle s’infiltre. Elle atteint un degré de violence insupportable et inégalable. Elle n’a jamais été portée à l’atteinte généralisée des citoyens dans une lutte politique, au premier des droits de l’homme, le droit à la vie. Chaque jour, des gens meurent, on entend le bruit des balles, mais le silence incompétent des autorités est glacial. Pourtant, la première mission de tout système politique, nous dit Thomas Hobbes [4], est d’assurer la sécurité des citoyens.

La lutte des classes, l’exclusion sociale et la guerre pour le pouvoir sont autant de caractéristiques permanentes de toutes les crises politiques depuis la sociogenèse de l’Etat haïtien. Un Etat multiplicateur d’inégalités et qui se cristallise par des régimes sanguinaires. Si la crise politique d’aujourd’hui n’a pas encore  connu la guerre civile elle est par contre devenue inquiétante parce qu’elle engendre des bouleversements qui affectent la société dans son ensemble. Avec cette crise, nous assistons à une sorte de polarisation débridée entre les élites du pays. Cet échec de nos élites est comme une abdication de la raison dans la société. Une division croissante qui se trouve même au sein des populations les plus déshéritées de la société.

La crise politique [5] d’aujourd’hui est complète parce qu’elle est la résultante de trois grandes situations de crise : d’abord, il s’agit d’une situation de crise gouvernementale, lorsque l’exécutif se voit refuser la confiance du parlement et doit démissionner. Ensuite, il y a cette autre situation qui se rapporte à la crise du régime, c’est-à-dire lorsque le consensus des forces politiques autour des procédures constitutionnelles en vigueur est sérieusement ébranlé. Et enfin, une situation qui renvoie à la crise de l’Etat, lorsque le fonctionnement efficace des services publics devient problématique. Dans ce cas, l’Etat atteste d’une déperdition de légitimité et d’une incapacité à faire respecter son monopole de la coercition.

Cette situation inacceptable de crise actuelle du pays est le parfait mélange de ces trois grandes catégories de situations.

Références   

1– ANSART, Pierre, « Crise », in André AKOUN et Pierre ANSART (dir.), Dictionnaire de sociologie, éd., Le Robert/Seuil, Paris, 1999

2– KAWAS, François, La crise de l’Etat en Haïti, (1986-1990) : Essai de sociologie de l’État Haïtien, Deschamps, Port-au-Prince, 2008

3– HECTOR, Michel, Crises et Mouvements populaires en Haïti, CIDHICA, Montréal, 2000

4– HOBBES, Thomas, Leviathan, ed., Gallimard – Folio, Paris, 2000

5– HERMET, Guy et al. : Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, 2ème éd., Armand Collin/Masson, Paris 1996 (1994)

Peterson BLANC

1 commentaire

  1. Il faut croire que nos dirigeants n’ont jamais su voir en nos crises un portail d’opportunité malheureusement. Mes félicitations Peterson BLANC pour ton article.

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