L’ingénieur et sa plantation de bananes au regard de la réalité politique de Déjoie !

Crédit Photo : mangodhaiti.blogspot.com

La question agricole est revenue avec force sur le devant de la scène politique pendant les élections de 2015. Comme antécédent, nous pouvons citer, celles marquées par l’entrepreneur à succès, l’ingénieur-agronome, Pierre-Marie Joseph Louis Déjoie, qui voulut devenir président de la république en 1957. Contrairement à Déjoie, le novice en politique de Trou du Nord, propriétaire de l’Agri-Trans S.A, une ferme à Bananeraie, a eu le palme d’or sur les différents concurrents pour la plupart de même tendance idéologique dans le scrutin électoral d’alors.

L’ingénieur* et sa plantation de bananes a fait le saut escompté pour arriver au pouvoir et garder en même temps le règne d’un pouvoir politique délétère en succédant à son mentor Michelle Joseph Martelly dans un contexte de confusions et de convulsions politiques, notamment dans des élections fortement contestées par la majorité des partis dont certains sont d’anciens supporteurs ou bénéficiaires des joutes frauduleuses dans la réalité des élections en Haïti. Mais la réalité est qu’en dehors des principes d’honneur, de dignité voire de fierté, ce scrutin électoral long et dispendieux était basé beaucoup plus sur des tergiversations que sur des évidences objectives dans les programmes des candidats et, plus encore, il a été marqué par l’influence des pouvoirs publics dans le viol et la perversion du vote populaire.

La machine de communication politique mise en place par l’équipe politique de l’homme banane*  s’est jouée de l’opinion publique avec le vacarme d’une start-up magique réussie dans la zone de Nourribio qu’a logé la première zone franche agricole d’Haïti. La production de la figue banane organique, dont 70% des récoltes étaient destinées à l’exploitation, a été un grand atout pour faire de l’homme banane un candidat adulé par la presse et imposé à une population qui s’enfonce de jour en jour dans l’insécurité alimentaire aigüe. D’autant plus qu’avec ce projet agricole soutenu par l’équipe du pouvoir en place, son initiateur [1], candidat Tet Kale un an plus tard, le considérait, comme un grand succès dans l’histoire de l’entreprenariat agricole, il avait souhaité qu’Haïti retrouve sa place sur l’échiquier mondial des pays exportateur de banane et aurait visé même concurrencer le premier producteur de bananes organiques de la région, la République Dominique.

Crédit Photo : RFI

En fait, qu’a fait en plus réellement l’homme banane que Déjoie pour que sa plantation l’ait catapulté à la magistrature suprême du pays ?  On peut tout à fait se demander, pourquoi l’imaginaire collectif haïtien est si stéréotypé par le populisme. Que s’était-il vraiment passé? L’explication à ces questions se trouve dans la crise de 1946 et de manière catégorique on peut dire que l’homme banane, n’a rien fait pour se hisser au pouvoir. Il est arrivé au pouvoir, pour reprendre l’éminent avocat, Me. Samuel Madistin [2], grâce à la dissension entre les classes sociales et/ou (à) la rupture de l’accord tacite entre les classes sociales. Avec la crise de 1946, nous avons vu l’émergence, à côté des élites politiques mulâtre et  noire, des classes moyennes noires sur la scène politique. Ainsi, la cartographie de la classe sociale haïtienne est subdivisée en trois grandes classes : la classe dominante qui détenait le contrôle de l’économie, ̶ ̶ la classe moyenne dominait le secteur politique et, ̶ ̶ la masse populaire se battait pour rejoindre la classe moyenne. Avec l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moise, la classe dominante a passé outre de l’accord tacite pour garder non seulement le pouvoir économique mais aussi accaparer le pouvoir politique.

Ce même accord tacite avait empêché à Déjoie de gagner les élections du 22 septembre 1957, malgré les atouts dont il disposait, avec ses 17 usines agro industrielles reparties sur l’ensemble du territoire, plus de 50 000 [3] emplois dans le secteur agricole, une large fraction des propriétaires terriens, une clientèle politique diversifiée, lié aux milieux d’affaires des Etats-Unis d’Amérique, les négociants d’origines étrangères, sans compter ses expériences politiques et ses compétences technique et scientifique dans l’agro- industrielles. Mais, sa seule faiblesse c’est qu’il était mulâtre. Son adversaire, Dr. François Duvalier [4], fit campagne avec un programme populiste qui visait à flatter la majorité de la population en s’appuyant sur une stratégie raciste, pro-négritude ou noiriste. En agitant la question de couleur, papa Doc parvint à mobiliser facilement les classes moyennes noires contre le programme politique agricole portant un avenir prometteur pour le développement d’Haïti.

Le climat d’agitation sociale et d’instabilité politique qui a régné entre 1956 et 1957[5] a provoqué une succession de cinq gouvernements provisoires, une dissolution du parlement et des affrontements continus entre plusieurs factions de l’armée. Mais, le vrai perdant depuis lors jusqu’à aujourd’hui est l’agriculture haïtienne,  elle n’a jamais eu la chance de se développer. Même si, jusqu’au milieu des années 1970, l’agriculture a été chargée de nourrir la population, certes avec difficulté, dès lors des priorités ont fait jour. Certains produits étaient, selon les circonstances et de nouveaux besoins, discriminés voire abandonnés. Face aux contraintes financières auxquels sont confrontés les paysans haïtiens depuis les luttes des paysans de 1843-1848 et de 1867-1870, face également à l’application de plans économiques néolibéraux qui passent outre la réalité de l’agriculture locale, l’agriculture par morcèlement est devenue peu à peu insuffisante même pour la consommation locale.

L’économiste Etzer Emile [6],  a eu le flair d’analyser les trente dernières années dans son livre intitulé Haïti a choisi de devenir un pays pauvre. Une réflexion profonde combinée en vingt raisons qui nous interpelle face à la destruction de notre économie, à l’effondrement de notre corps social et à la dégringolade galopante de nos institutions. La politique agricole prônée par Déjoie reste jusqu’à date un point central pour le développement tant souhaité en Haïti. Le problème qui se pose alors est bien l’une des raisons évoquées par Etzer dans son livre, c’est que nous avons privilégiée l’agriculture familiale au détriment de l’agriculture compétitive, rentable, moderne et à grande échelle. A ce point  là, quelle est la raison d’être du Document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté (DSNSRP) qui a été approuvé par le gouvernement en Novembre 2007, lequel présente l’agriculture et le développement rural comme un levier fondamental d’impulsion de la croissance à court terme et de réduction de la pauvreté ? La caravane de changement de l’ingénieur a-t-elle pris en compte la politique de développement agricole 2010-2025 ? En complément, le Plan national d’investissement agricole de juillet 2010 est-il opérationnel et accessible à tous les agriculteurs ?


Crédit Photo : parole archipel.wordpress.com

Haïti, qui est souvent décrite comme un pays essentiellement agricole, devient un slogan qui n’a rien à voir avec la réalité. La production agricole ne correspond pas à cette description, si ce n’est autre qu’une agriculture de substance pratiquée sur des terres morcelée à souhait, le pays serait connu pour un espace qui ne pratique pas de l’agriculture. Elle souffre vraiment du manque de développement agricole et de suffisance alimentaire. Sa souffrance n’est pas la conséquence d’une terre naturellement stérile mais des choix politiques suicidaires, des conditions climatiques épouvantable et d’un manque d’ardeur dans la mise en valeur du territoire. C’est pour quoi, il est impératif d’avoir un État stratège de manière à remettre en question les choix erronés de nos dirigeants sur une terre qui était la mamelle de la France à l’époque de la colonie.

Référence :

*Ingénieur- C’est le titre découvert dans les contrats signés par Jovenel Moïse avec l’État Haïtien pour son entreprise Agris-Trans S.A. dans le cadre des projets financés par les Fonds Petro Caribe.

*L’homme banane (Nèg bannann nan)- Nom donné à Jovenel Moïse pendant la campagne électorale de 22 mois par ses partisans pour faire référence a sa plantation de bananes.

1- Agritrans, l’exemple d’une mégaentreprise en gestation dans le Nord-Est, publié dans le Nouvelliste en date du 28 janvier 2014 par Juno JEAN BAPTISTE.

2- Interview accordé à Marie Lucie BOHOMME, le 19 février 2019 à l’émission Pulsation Magazine. Voir aussi l’article de Stevens JEAN FRANÇOIS : Jovenel Moise, le symbole de la rupture d’un accord social tacite selon Samuel MADISTIN, Le national, en date du jeudi 21 février 2019

3- Condé, GEORGES, Louis Dejoie : profil d’un entrepreneur, Port-au-Prince, l’Imprimeur S.A, 2014

4- Sauveur, P. ETIENNE, Haïti misère de la démocratie, l’Harmattan, 1999

5- Sauveur P. ETIENNE, L’énigme haïtienne : Echec de l’Etat moderne en Haïti, éd. Mémoire d’Encrier, Les Presse de l’Université de Montréal, 2007

6-Etzer S., EMILE, Haïti a choisi de devenir un pays pauvre : les vingt raisons qui le prouvent, les Presses de l’Université Quisquéya, Port-au-Prince, Novembre 2017

Peterson BLANC

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