Faire de la recherche en Haïti, un acte de foi

Crédit Photo : coridys.fe

En Haïti, après les 4 années d’études dans un programme de licence, certaines facultés ont fait aux diplômés-es l’exigence de soutenir un travail de recherche pour l’obtention de leur licence. Malgré cette exigence, vraisemblablement, il  n’y a pas trop de mise en place pouvant aider les étudiants-es/chercheurs-es à bien réaliser ce travail. Une situation qui occasionne des cas d’abandon et de découragement au cours du processus de la recherche.

Problème d’encadrement, d’allocation de subvention aux recherches, de documentation, de laboratoire de recherche, la réalisation d’un travail de recherche devient une complication pour les étudiants-es chercheurs-es. Malgré la détermination de certains-es diplômés-es pour brûler cette étape avec brio, ils-elles ont fini par se décourager ou d’abandonner une fois que les difficultés deviennent plus grandes que les motivations.

Les difficultés liées à l’encadrement

L’État haïtien fait aux professeurs titulaires de l’Université d’État d’Haïti (UEH) l’obligation d’accompagner les étudiants-es dans leurs processus de recherche. Pourtant, le plus grand problème reste celui de trouver un-e professeur-e encadreur-se. Jean*, un diplômé de l’Université d’État d’Haïti, croit que la non-disponibilité des professeurs-es reste le plus grand lot de toutes les difficultés relatives à la recherche. « Parfois, les professeurs-es prennent beaucoup de temps pour corriger les travaux. On ne peut pas prévoir un délai pour finaliser le travail malgré le fait qu’on soit motivé », se plaint-il. Cet écart de temps occasionne des cas d’abandon au cas où le-la chercheur-e trouve un emploi pouvant l’aider à répondre à ces besoins.

Par ailleurs, jusqu’à date, certains-es diplômés-es de l’UEH sont obligés-es de payer un frais pour qu’un-e professeur-e accepte de les encadrer. Ils-elles se plaignent de cette pratique. D’une part,  Joe*, un étudiant finissant à l’École des Droits et des Sciences Économiques des Gonaïves (EDSEG), explique que le prix de l’accompagnement varie d’un-e professeur-e à un-e autre. « Le prix peut moduler entre 50.000 et 35.000 gourdes. Quand on a besoin de faire le travail dans un temps record, on doit verser 50 à 40.000 gourdes. Pourtant, si on décide de faire partie d’un groupe d’atelier de mémoire qui contient une forte quantité d’étudiants-es chercheurs-es, on pourrait verser 35.000 milles gourdes », détaille-t-il. D’autre part, Jaïa*, une ancienne étudiante de cette même école de Droit, confie que le prix va dépendre de l’accointance du-de la professeur-e avec les autres membres qui pourraient constituer le jury. «Si le-la professeur-e encadreur-se t’aide à trouver des membres de jury qui peuvent t’aider à avoir de belles notes, il peut te demander une forte somme pour t’encadrer », confesse-t-elle.

Toutefois, cette pratique n’est pas trop différente à la Faculté des Droits et des Sciences Économiques (FDSE). Dans les règlements de l’UEH, il est recommandé aux professeurs-es travaillant à temps plein d’encadrer les étudiants-es voulant faire une recherche de manière gratuite. Cependant, certains-es professeurs-es  vacataires obligent les étudiants-es de verser des sommes d’argent pour pouvoir les accompagner.

Dans certaines universités privées, les encadreurs-euses sont souvent des étrangers-es travaillant à distance avec les étudiants-es pour la réalisation du travail de recherche. Dans certains cas, les turbulences qui surgissent dans le pays ont provoqué des peurs chez les étrangers-es, ce qui va engendrer des retards involontaires de rentrer dans le pays afin de mettre une fin avec le processus de soutenance.

La complexité du problème de la recherche

En plus de la difficulté de trouver un-e professeur-e encadreur-se, certains-es étudiants-es endurent des problèmes qui sont liés aux théories pouvant les aider à la rédaction du travail de recherche. Joseph*, un étudiant finissant en Sciences Économiques à L’EDSEG, avoue qu’au cours de ses 4 années d’études, il n’a suivi qu’un cours de méthodologie. Pas même un cours d’atelier de mémoire. «  En 4e année, j’ai suivi un cours de méthodologie qui était déjà mal dispensé. Le professeur a seulement donné quelques notions sur la recherche et puis ça s’arrête.  Pas même des étapes à suivre pour réaliser un mémoire de recherche », se lamente-t-il. Une situation qui semble aider les professeurs-es de méthodologie, car ils-elles vont faire de l’argent avec leurs cours d’atelier de mémoire dispensés pour de fortes sommes d’argent.

Par ailleurs, Jah* qui réalise une étude sur la maladie mentale pense que la mauvaise organisation de certaines institutions haïtiennes est un obstacle pour franchir certaines étapes dans une recherche. « Les dossiers des patients sont mal classés, du moins, ils ne sont pas souvent à jour. Cette situation m’empêche d’avancer rapidement avec les recueils des données », confie-t-il. Dans certains cas, certaines institutions ne veulent pas accompagner les étudiants-es chercheurs-es et les obligent, parfois, de donner une somme pour faciliter la tenue de la collecte des données.

En outre, le problème de la documentation reste comme une complication dans ce processus. Les étudiants-es chercheurs-es sont parfois obligés-es d’utiliser des livres ou des articles électroniques. De plus, les documents disponibles ne sont pas souvent adaptés à la réalité haïtienne. Ce sont des livres écrits dans des pays étrangers qui sont à la disponibilité des étudiants-es haïtiens-ennes. Du coup, on a souvent du mal à faire le lien entre ces deux extrémités. De plus, on ne trouve pas souvent de chiffres disponibles pour illustrer certains phénomènes dans la société haïtienne.

La majorité de la population haïtienne n’est pas sensibilisée par rapport à l’importance d’un travail de recherche. Parfois, la population cible ne veut pas coopérer pour faciliter les collectes des données. Gina, une ancienne étudiante dans une université privée qui réalisait un travail de recherche sur les personnes infectées par les maladies sexuellement transmissibles, était obligée de changer le sujet d’étude par rapport aux difficultés de trouver des témoignages.

Ces problématiques ne sont pas sans effet sur les travaux de recherche. Parfois, les étudiants-es sont obligés-es de tout repenser. Ils-elles sont contraints-es de réduire leur échantillon d’étude par rapport à l’impossibilité de trouver une population qui accepte de collaborer au cours du processus de recherche. Ce qui engendre la non-généralisation des résultats.

Les décisions qui pourraient résoudre certains problèmes

D’abord, entre le 28 et le 29 octobre 2017, le Conseil de l’Université d’État d’Haïti avait adopté une « résolution sur les paiements indus exigés des étudiants-es à la fin de leurs études ». L’article 1 de cette résolution stipule que « Il est interdit aux professeurs-es de l’UEH d’exiger ou de recevoir des étudiants-es le paiement d’une rémunération  financière ou toute forme de compensation pour les accompagner dans la réalisation de leurs mémoires de sorties ». Une exception faite aux mémoires financés par des institutions ou organisations suivant l’article II. « Il demeure entendu que la présente résolution ne concerne pas les mémoires financés par certains projets exécutés avec des institutions ou organisations tierces dont les budgets prévoient clairement une allocation pour les encadreurs-euses. ». Cependant, il faut mentionner que cette résolution ne contient aucun article traitant des sanctions prévues pour les auteurs des infractions.  Et jusqu’à date, cette pratique se poursuit au sein de certaines facultés.

Ensuite, pour aider les étudiants-es chercheurs-es à réaliser leurs travaux de sortie, le conseil de l’UEH réuni en session ordinaire le 3 au 5 Août 2017 à Kaliko, avait pris une  résolution relative à la création du « Fonds d’Appui à la Recherche ». Ainsi, les responsables de l’UEH ont mis disponible une somme allant de 15 à 20.000 gourdes qui se distribue en deux tranches. Choisis sous la base de la ténacité de l’avant-projet de recherche et des relevés de notes des bénéficiaires, cette allocation touche une quantité réduite d’étudiants-es. Toutefois, en janvier dernier, une dizaine d’étudiants-es finissants-es/ diplômés-es de la Faculté d’Ethnologie avaient retenu pour une allocation. Pourtant, environ 8 mois après, pas même une tranche n’est pas encore décaissée.

Enfin, il faut aussi mentionner qu’il  y a certaines institutions haïtiennes qui décident d’accompagner les étudiants-es à travers des programmes de subventions aux recherches. Mais, le véritable problème reste l’écart entre la quantité de l’offre et de la demande. La Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL),  qui est une institution qui a l’habitude de subventionner certaines recherches mettant accent sur les droits humains et la question de genre, était obligée de fermer les appels très tôt cette année par rapport au surcharge des demandes.

Malheureusement, en Haïti, il n’y a aucune politique de recherche. Les travaux sont surtout effectués pour avoir un grade universitaire. Aucun  suivi avec les résultats. On a les chiffres, on a une idée sur les phénomènes, mais ça reste dans les étagères des bibliothèques.

*Ce nom est emprunté pour sauvegarder l’anonymat du sujet.

Widelie Carlvanie OLIBRICE

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