Le mauvais traitement infligé à la Gourde : un problème à la fois économique et civique

La monnaie, comme moyen d’échange universel a été décisive dans le progrès de l’humanité. Remplissant plusieurs fonctions, la monnaie a permis à l’humanité de passer de l’économie de troc à celle de marché, basée sur la spécialisation.  Toute monnaie, qu’elle soit la Gourde, le Dollar américain, le Dollar canadien, l’Euro, le Peso dominicain, assure les fonctions de moyen d’échange, d’unité de compte, et de réserve de valeur. Cependant, l’économie de la monnaie retrace des notions de « bonne monnaie» et « mauvaise monnaie » dans la fameuse loi du financier anglais Thomas Gresham, « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».

En effet, La loi de Gresham du XVIe siècle atteste que « Lorsque deux monnaies sont en circulation, l’une considérée comme bonne, l’autre considérée comme mauvaise, la mauvaise monnaie chasse la bonne » (www.nndb.com). Suivant cette loi psychologique, la bonne monnaie est un bon étalon de mesure de la valeur  car elle permet d’établir de solide et confiant pont entre le passé et le présent ; tandis que la mauvaise monnaie est celle dont la valeur est incertaine et ne permet pas d’entrevoir avec certitude le futur (Garello, 2010). Ainsi, la psychologie humaine tend à utiliser la mauvaise monnaie dans les transactions quotidiennes et à thésauriser la bonne monnaie. D’où la formulation de la fameuse loi de Gresham, applicable quand il y a l’utilisation et le choix entre plusieurs monnaies par les agents économiques.

Une transposition de la Loi de Gresham à l’usage de la monnaie nationale dans l’économie haïtienne nous permet d’appréhender le comportement différencié de l’haïtien et de l’haïtienne vis-à-vis de la détention de la Gourde et d’autres monnaies étrangères. En effet, en possession d’une monnaie étrangère l’individu haïtien prend le soin à ne pas abimer celle-ci ; par contre ce même individu  ne se soucie pas de salir, de chiffonner, d’abimer, la Gourde qu’il a en sa possession. Ce comportement psychologique semblable à la loi Gresham, peut s’expliquer par la dépréciation prononcée de la Gourde.

Depuis plus d’une vingtaine d’années, le prix relatif de la Gourde par rapport aux prix des devises n’a cessé de croître et a, du même coup, aggravé sévèrement la dépréciation de la monnaie haïtienne. Cette dépréciation de la Gourde ne permet pas à celle-ci de bien remplir sa fonction d’unité de valeur, car sur le long terme sa valeur s’amoindrit. Comme l’eut à dire Perret, « La monnaie implique un rapport de confiance parce qu’elle est un pari sur sa propre pérennité dans le futur » (Perret, 2011, p. 12) et quand la Gourde est inefficace comme réserve de valeur, elle devient l’objet de maints traitements mauvais, comparés aux soins attentifs accordés à la détention de monnaie étrangère. D’où la transposition de la loi Gresham à l’économie haïtienne, « La mauvaise monnaie, la Gourde, est mal entretenue et la bonne monnaie, devise étrangère est entretenue avec soin ».

Toutefois, ce comportement destructeur de l’individu haïtien vis-à-vis de la Gourde a aussi une explication sociale. Car, une analyse de la monnaie au-delà des sciences économiques inscrites dans une perspective anthropologique permet d’entrevoir la monnaie comme l’expression d’appartenance des individus à une société et d’entrevoir sa relation à la problématique de la citoyenneté. Selon l’approche institutionnaliste de Michel Aglietta et d’André Orléan la monnaie a un caractère social. Ce caractère s’exprime au fait qu’il soit le résultat d’un contrat social objectif accepté par tous, et que sa valeur et son mode d’utilisation prend en compte les règles sociales et les institutions de la politique en question. Cette dimension citoyenne de la monnaie la fait remplir 4 fonctions : une fonction politique (la souveraineté étatique et la protection), une fonction symbolique (l’identité collective), une fonction socio-économique (langage économique commun) et une fonction psychoaffective (le rapport de confiance entre les citoyens et les autorités souveraines) (Dissaux, 2017).

Le pouvoir symbolique de la monnaie s’exprime à travers les images d’endroits emblématiques du pays (La Citadelle), et les portraits des héros (Jean Jacques Dessalines) et des personnalités extraordinaires de notre histoire (Florvil Hyppolite). Ce pouvoir symbolique mandate à la monnaie une mission citoyenne, celle de la construction de la mémoire collective et du renforcement de la cohésion sociale. Ainsi utilisée, acceptée et bien entretenue la Gourde haïtienne n’est pas une simple action de transaction, c’est aussi la manifestation symbolique de son appartenance à la communauté haïtienne. Donc, le mauvais traitement infligé à la Gourde est aussi un signe de crise de citoyenneté et d’appartenance au collectif de la République.

Selon Dessaux, l’État doit garantir la réalisation de chaque transaction de façon sure et à des coûts tendant à zéro. Alors, les autorités compétentes devront intervenir pour restaurer la confiance des agents économiques dans la Gourde, sensibiliser la population pour un meilleur traitement de la monnaie nationale détenue, et par-dessus tout garantir la bonne marche des transactions en évitant des disputes causées par l’utilisation d’une Gourde abimée, en mauvais état, entre passagers et chauffeurs ( Kiyès ki pa aktè oubyen temwen diskisyon ant chofè ak pasaje pou lajan chire ?). Le mauvais traitement infligé à la Gourde crée de vives tensions dans les transactions, « Chofè m pa vle kòb sa », « Se nou youn ki banm ni, kisam pral fè ak li? M pa konn fè lajan ». De plus, la frappe de nouveaux billets et de pièces pour remplacer les billets et pièces abimés, en mauvais état, dûs à un piètre traitement de ceux-ci, fait supporter des coûts supplémentaires à l’État.

L’État haïtien, doit savoir que la citoyenneté est l’expression d’une pluralité d’institutions et de la relation entretenue par chaque individu avec celles-ci. Et, la monnaie, étant l’une de ces institutions, connecte par une unité de compte commune, la Gourde, un ensemble d’individus sur territoire donné, la République d’Haïti, dans le but de médiatiser leurs échanges (Dissaux, 2017). L’heure est donc aux actions en faveur de jours meilleurs à la Gourde.

Sources:

Dissaux, T. (2017). Monnaie et citoyenneté: la monnaie entre marchandisation et mise en commun au Kenya. Forum International de l’Economie Sociale et Solidaire. Marrakech: Université Lyon 2.

Garello, J. (2010, Juin #624). Retour à la loi de Gresham? Lion en Fançais, pp. 82-83.

Perret, V. (2011, vol. 42 #1). Monnaie et citoyenneté : une relation complexe en voie de transformation. Études internationales, pp. 5-24.

(n.d.). Retrieved from http://www.nndb.com

Anna JOVIN

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