Le Massacre d’octobre 1937 : entre oubli et commémoration

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L’acte odieux dont a été victime la population haïtienne qui résidait le territoire dominicain au début du mois d’octobre de l’an 1937, était prémédité. L’éradication de l’haïtianisation a ôté la vie à des milliers d’haïtiens qui eux, méritent d’être honorés.

Relations Haitiano-dominicaines avant le massacre

En plus d’être des voisins limitrophes, les ressortissants de la République d’Haïti et de la République Dominicaine partagent plusieurs caractéristiques en commun, telle la culture, la gastronomie, le tourisme, pour ne citer que ceux là. Etant deux peuples qui sont appelés à vivre sur des territoires voisins, ils fondaient des familles haitiano-dominicaines, entretenaient de bonnes relations. Les deux Etats respectifs se voyaient donc dans l’obligation de contracter des accords bilatéraux entre eux, afin d’améliorer les relations entre les deux nations. Nombreuses sont les fois, où les Républiques Haïtienne et Dominicaine ont été amenées à coopérer pour le bien-être des deux peuples. Parmi les plus connues, figure la coopération de 1865 dans laquelle Haïti a procuré à la République voisine des troupes et des fonds permettant à la nouvelle République de se defender contre l’Espagne qui voulait la reconvertir en colonie. En 1874, il y a eu un traité de paix, de commerce, de navigation et d’extradition entre Haïti et la République Dominicaine.  En 1980, il y eut des échanges entre les professeurs dominicains et haïtiens créant des liens d’amitié et de solidarité. Et depuis 1990, les Etats frontaliers entretiennent des relations rapprochées relatives au commerce, à la santé, à l’agriculture. Une coopération d’entraide entre les deux Républiques a été récemment notifiée, lorsqu’en 2010, le peuple dominicain vint en aide aux victimes refugiées du tremblement de terre du 12 janvier, en Haïti.

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La genèse et les causes du massacre

En dépit des nombreuses relations interétatiques qu’entretenaient les deux pays et de la situation économique haïtienne, de nombreux ressortissants haïtiens ont dû laisser le territoire national, pour se diriger vers le territoire voisin. Leur nombre s’accroîtrait au jour le jour, la couleur de leur peau attirait tant l’attention des citoyens dominicains. Au point même que certains dominicains de l’aristocratie blanche craignaient « le phénomène d’haïtianisation » des villes dominicaines. Dans certaines villes dominicaines où ces derniers domiciliaient, la langue haïtienne se faisait entendre et la monnaie haïtienne circulait librement entre ces ressortissants

Le Président Rafael Trujillo homme de teint pâle, à son ascension au pouvoir en 1930 était méprisé par l’élite blanche dominicaine, qui l’excluait des soirées mondaines qu’elle organisait, parce qu’ils n’étaient pas de la même couleur. Trujillo a vite compris que l’accès au sommet de l’échelle sociale de l’élite dite « Criolla » était la blancheur. Et, pour se faire accepter par ladite classe, il prônait une idéologie de suprématie blanche, et se donnait pour mission d’éliminer d’un seul coup les marques de noirceur sur le territoire, ce que représentait le peuple haïtien à ses yeux. Cependant, pour se voiler la face, il voulait faire passer pour auteur de l’acte, le peuple dominicain, qui se sentait envahie par la population haïtienne, qui selon leur dire, volait leur bétail ainsi que leur terre.

Selon l’historien dominicain Bernardo Vega, Sténio Vincent, Président haïtien de l’époque et le Président Trujillio entretenaient de bons rapports amicaux avant le massacre. Voilà pourquoi, dans les jours qui précédaient ladite boucherie, il a adressé une requête au président haïtien, avec pour objet de rapatrier les citoyens haïtiens qui se trouvaient sur le sol dominicain. Laquelle demande n’a pas connu de succès, ce qui a en grande partie contribué au massacre. Plusieurs historiens soutiennent également que le crime était prémédité, puisque Le 2 Octobre 1937, Trujillio en tournée, déclara aux dominicains que « Nous règlerons cette affaire, qui d’ailleurs, a déjà commencée » en faisant allusion au nombre indéterminé de ressortissants haïtiens qu’ils accusèrent d’être des voleurs, qu’ils ont capturés et exécutés dans les environs de Banica.

Le génocide de 1937 a donc été exécuté entre le 2 et le 8 octobre, par les soldats dominicains, sur l’ordonnance du dictateur Trujillio à l’endroit de plusieurs milliers d’haïtiens, aux alentours de la zone frontalière où la communauté haïtienne était nombreuse, précisément à Banica, Dajabon, Santa-Cerro, Guagual, Monte-Cristo, Las Vegas et Sabaneta. Personne ne fut épargnée, ces soldats exécutèrent à l’aide des machettes et des couteaux tous ce qu’ils trouvaient sur leurs Chemins ; hommes, femmes et enfants. Le mot « Perejil », difficile à prononcer par les non-hispanophones était demander aux victimes, ceux qui n’arrivaient pas à le prononcer correctement, furent exécutes sur le champ.  L’historien Vega estime que 35,000 citoyens haïtiens ont rendus l’âme injustement au cours de ce massacre. Les cadavres de ces victimes étaient brulés ou jetés au large par les soldats de l’armée dominicaine. Ceux qui ont survécus à l’aide de certains frères-dominicains, ont dû abandonner leurs biens, pour pouvoir s’échapper de la tuerie.

Les représailles du crime

Suite à ce crime anti-haïtianisme, dans lequel l’honneur national fut bafoué, la jeunesse intellectuelle haïtienne de l’époque a demandé une journée de deuil en mémoire des victimes, et a pareillement sollicité du président au pouvoir de riposter par la force, demande qui n’a pas connue de succès en raison de la faible subsistance de l’armée haïtienne de l’époque. L’opinion américaine a condamné haut et fort la méchanceté démoniaque des dominicains à l’endroit de la population haïtienne, le gouvernement américain a donc rompu toutes les relations diplomatiques qu’entretenaient les Etats-Unis d’Amérique avec le gouvernement dominicain, auteur du crime. Avec l’aide du Président Franklin Roosevelt, à Washington, les deux gouvernements arrivèrent à négocier d’un règlement amical. Dans lequel le gouvernement dominicain s’est engagé à verser la somme de 750,000.00 Dollars américain au peuple haïtien, en raison de 30 dollars par victime, pour le crime par lui commis à ladite population. L’accord devait être signé par le dictateur en février 1938. Cette indemnisation devait également être versée en plusieurs tranches, la première de 250,000.00 dollars servit à la construction des colonies agricoles pour reloger quelques familles rescapées. Et les 500,000.00 dollars restants, devaient être payés par tranche de 100,000.00 jusqu’au versement du dernier cent, chaque année à la fin du mois de janvier. Mais, en 1939, Le président Vincent a fait abstraction de cette décision pour primer les convoitises étrangères au détriment de l’intérêt national. Un rabais de 225,000.00 dollars a donc été fait par les officiels haïtiens, favorable au gouvernement dominicain. Depuis, le dossier est déposé à la Cour Pénale Internationale, pour les suites nécessaires, laquelle instance est placée pour juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’humanité, de crime d’agression, et crime de guerre.

Les hommes d’Etat de l’exécutif et du législatif haïtiens, par lâcheté ne mentionnent presque pas cet acte odieux commis au peuple haïtien dans leurs discours, alors qu’ils auraient dû le faire, afin de réclamer des préjudices moraux pour ses âmes massacrées injustement. Ce genre de préjudice a l’égard du peuple haïtien ne cesse de s’accroitre, compte tenu de la sentence 168-13 prononcée en 2014, contre les descendants d’immigrants haïtien qui résident le territoire dominicain, laquelle sentence les attache le statut d’apatride, même étant nés sur ledit sol. Les représentants des pouvoirs politiques de l’Etat, dans leurs laxismes échouent dans la primauté du respect et de la protection des droits des ressortissants haïtiens vis-à-vis des étrangers.  Tant qu’ils ne fassent de l’honneur de leur nation un devoir pour tous les autres peuples, ils restent exposés à ce genre d’acte odieux.

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La génération présente, bon nombre d’entre elle, ignore en grande partie les faits, ainsi que les raisons ayant occasionnés ce génocide.     L’absence d’un évènement commémoratif fait en l’honneur des nombreuses victimes haïtiens, les laissent sans réaction aucune. Pour pouvoir mieux sensibiliser les générations présente et future, serait-ce pas bénéfique et favorable que chaque année, le Pouvoir politique en place, s’engage à adresser une cérémonie commémorative en mémoire des victimes de ce massacre ? Afin d’ancrer dans la mémoire de chaque citoyen haïtien, qu’en Octobre 1937, plusieurs milliers de citoyens haïtiens ont rendus l’âme sur le territoire dominicain, pour la simple cause, qu’ils étaient des nègres de couleurs foncés.

Saphir Paulémon

Juriste

Email : saphirpaulemon@outlook.com

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