Février 86 et l’anticipation de la déception démocratique !


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La situation qui prévaut en Haïti depuis plusieurs semaines voire plus d’un an, si l’on tient compte des événements des 6 et 7 juillet 2018, est difficile à appréhender selon les schémas d’analyse politique classique. Pour beaucoup de gens, la réalité semble échapper à la logique de l’intelligence pour s’attacher à l’émotion du fataliste en détournant le regard de l’objectivité du présent et en se réfugiant dans l’utopie. Cette exténuation de la pensée par laquelle a été épuisée la totalité des possibles, un sentiment de vieillissement et d’usure qui nous laisse quelque peu sceptiques quand il s’agit de regarder la réalité en face et de penser à une autre Haïti.

Comme réalité plus de 30 ans après, le pays se cherche dans une démocratie dont la marque est un écart persistant entre l’idéal et la pratique des régimes politiques Haïtiens. L’instabilité généralisée et chronique que le pays a connue montre  en particulier à quel point nos régimes politiques sont passés à côté de l’esprit démocratique qui se veut une forme de modernisation politique dans la perspective d’un État de Droit dont rêvent tous (tes) les militants (es) pro démocratie en Haïti. Cette instabilité politique a livré le pays sous protectorat étranger à travers les six missions d’appui et de maintien de la paix : la MINUHA (Mission des Nations Unies en Haïti), la MANUH (Mission d’Appui des Nations Unies en Haïti), la MITNUH (Mission de Transition des Nations Unies en Haïti), la MIPONUH (Mission de police civile des Nations Unies en Haïti), MINUSTAH (Mission des Nations Unis pour la Stabilisation en Haïti) et la MINUJUSTH (Mission des Nations Unis à la Justice). De la MINUHA en 1993 à la MINUJUSTH aujourd’hui, le pays continue à se déstabiliser. À l’expiration du mandat de la MINUJUSTH, ce mois d’octobre, le BINUH (Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti) viendra prendre le relais.

Cela a fragilisé l’ère démocratique et conduit le pays constamment dans cette situation délétère qui s’explique par le fait qu’après la chute du régime des Duvalier, le pouvoir politique n’a pas été récupéré par un front élargi de l’opposition. Il n’y avait pas de projet politique effectif de remplacement si ce n’est autre qu’une idée démocratique. Les deux seules forces constituées à la veille du départ de Jean Claude ont été l’Armée et l’Église qui sont d’abord et avant tout deux institutions qui n’ont pas une tradition démocratique dans leurs pratiques de fonctionnement. La première detenait la force répressive par les armes et la deuxième contenait la force populaire acquise à travers son travail de conscientisation dans les quartiers populaires. Comment pourrions-nous espérer avoir une démocratie en bonne et dûe forme quand c’est l’armée à travers d’un CNG qui avait la mission principale, au cours d’une transition de deux ans, de rétablir un État de Droit en dotant le pays d’institutions démocratique ? Quelle armée alors ? Et quelle Église alors ? D’abord le plus grand problème de cette force religieuse dans la réalité c’est qu’elle n’était pas monolithique.

L’Église par laquelle a vu sortir le premier président élu démocratiquement en Haïti a été sur la ligne de divergences idéologiques entre la hiérarchie conservatrice représentée, par l’archevêque de Port-au-Prince Mgr. Wolf Ligondé nommé par et lié aux Duvalier et l’aile progressiste, représentée par son chef de file l’evêque de Jérémie, Mgr.  Willy Romelus.

L’opposition dès lors n’a pas saisi le temps ni les véritables moyens d’aller au bout de sa lutte pour la matérialisation réelle de la démocratie et, depuis lors, la situation ne s’est jamais améliorée. L’État qui devait permettre à chacun de jouir sa liberté et de participer à la transformation de la société est, en fait, un État bloqué, où la tyrannie de l’argent et du pouvoir appauvrit plus de 70% de la population. L’État est égorgé, séquestré par un système impitoyable.

Pour la génération de 1986, qui a, en gros, accouché le départ de Jean Claude n’a garanti à  la société que la liberté d’expression et de la presse, l’organisation des élections, le rétablissement des partis politiques et une nouvelle constitution. Cependant, si on veut croire Sauveur Pierre Etienne, la majorité des élus dans les élections présidentielles semblent ne pas mériter la légitimité populaire à cause de l’ingérence des États unis, de l’OEA et du Core Groupe. C’est pourquoi lorsque la situation politique est tendue pour ces bénéficiaires de l’ingérence, leurs régimes se maintiennent grâce au soutien externe accordé par la communauté internationale, en particulier les Etats-Unis d’Amérique.

Par contre, le peuple haïtien, qui a eu son émancipation démocratique dans les mouvements débouchant au 7 février 86, reste sur ses gardes lorsqu’en maintes occasions la logique humiliative dans la relation politique internationale entre Haïti et ses pays amis est manifeste. Haïti est foncièrement victime de cette logique humiliative, laquelle est expliquée par Bertrand Badie comme « des relations construites autour d’un usage stratégique d’humiliation« . C’est pourquoi dans les annales de l’histoire le dossier de la démocratisation d’Haïti a toujours été un thème creux. On enferme le pays dans un carcan. Et, heureusement, quand le nombre découvre sa force il devient plus difficile que d’ordinaire de l’enfermer dans l’humiliation, sa détermination est liée à son histoire. On a beau l’assigner dans la misère, le miner dans le silence par le mensonge ou l’empétrer dans la promiscuité rien n’y fait. Impossible de l’arrêter dans son rayon d’action de liberté pour peu qu’il soit conscient et solidaire. Oui,  il y a de la force dans le nombre quand la cause est partagée, quand le peuple est debout en un seul homme.

Malgré la fragmentation de la société, il y a encore un potentiel accru pour garder l’esprit fondamental et universel de la démocratie. Cet esprit n’est autre que la liberté qu’Haïti avait matérialisée en janvier 1804. Oui, dans bon nombre de dérive de nos dirigeants, dans leur folie de tout banaliser, dans leur irrespect de la loi et de la dignité humaine, la société est forcée d’emprunter la voie de la raison démocratique par la force du nombre, le peuple. Quand la communauté internationale à travers le Core Group, composé du Représentant spécial adjoint du Secrétaire général de l’ONU, des Ambassadeurs du Brésil, du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Organisation des États Américains, des États-Unis d’Amérique, de l’Union européenne, qui a une grande tradition démocratique, est effrontée, le nombre a manifesté sa force en signe de désaccord face à l’ingérence des étrangers dans la situation actuelle de pourrissement.

Peterson Blanc

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