Haïti: vivons-nous le début d’une guerre civile?

Pour la deuxième année consécutive, la plus grande manifestation culturelle en Haïti n’aura pas lieu. Ce dimanche, premier jour-gras, le Champ-de-Mars a été le théâtre d’affrontement entre des soldats de la FAD’H et des individus dont certains arborant l’uniforme de la PNH et supportés par des civils armés. La cohabitation d’agents de la force de maintien d’ordre avec des individus en possession d’armes illégales met en évidence le paroxysme de la déliquescence du modèle social haïtien. Le franchissement de cette nouvelle étape dans le conflit à l’intérieur de l’Etat haïtien n’augure rien de bon. Une guerre civile point à l’horizon.

Crédit Photo: http://www.maghaiti.org

Décidément la rupture de l’accord social tacite entre les classes sociales semble être évidente. Depuis les émeutes du 6 juillet 2018, les mobilisations populaires marquées par la paralysie des activités se font de plus en plus récurrentes. Après les nombreux épisodes de la saga
«peyi lock » les unes plus longues que les autres qu’a connues le pays en 2019 beaucoup espéraient une année 2020 tranquille avec la relance de l’économie. L’opposition politique n’a pu renverser le pouvoir en place. Les nombreux secteurs de la vie nationale qui réclamaient la démission du premier citoyen de la nation n’ont pu avoir gain de cause. Monsieur Jovenel Moise a pu résister en grande partie grâce au support de la force « instituée en auxiliaire des pouvoirs publics en vue de maintenir l’ordre en général et de prêter force à l’exécution de la loi et des règlements » (cf. Loi du 29 novembre 1994 portant création, organisation et fonctionnement de la police nationale).  Les agents de la PNH malgré tout ont pu ramener la paix dans le pays sans toutefois commencer à se faire entendre.

Le 27 octobre 2019, une grande première dans l’existence de l’institution policière, des dizaines d’agents sont passés outre les pressions du haut-commandement. Ils ont foulé le macadam pour exiger, entre autres, de meilleures conditions de travail et la jouissance du droit de se réunir en syndicat. Les agents ne sont pas restés là, le 17 novembre 2019, ils ont annoncé officiellement s’être constitué en syndicat. Les membres du comité syndical dont sa coordonnatrice, Yanik Joseph, se sont attirés les foudres du haut-commandement qui n’a pas manqué de leur préciser qu’au regard de la loi du 29 novembre 1994 le syndicat est illégal.  

Le 7 février 2020, des agents de la PNH ont tenu à accompagner la coordonnatrice du syndicat que l’Inspection Générale de l’institution avait convoquée. Arrivé sur place, ces derniers se sont fait entendre. En réaction, la Direction générale a condamné sans réserve leurs agissements et promis de sanctionner les auteurs des actes de violence qui, pour reprendre les mots du directeur général a.i. de la PNH Normil Rameau, « entachent la dignité, l’image et le travail qui sont attendus de chaque policier et policière en cette période difficile que traverse le pays ». Malgré les menaces de sanctions, les policiers n’ont pas fait machine arrière.

Au terme de leur marche du lundi 17 février 2020, les stands carnavalesques au Champ-de-mars ont été incendiés. Les policiers ont aussi menacé de boycotter les festivités carnavalesques si leurs revendications ne sont pas satisfaites. Le lendemain, soit le 18 février, sur prescription de l’inspection générale, la direction générale de la PNH a révoqué Yanik Joseph, Abelson Gros Nègre, Jean Elder Lundi et Gédéon Monbrun. En réaction, des individus se présentant comme des agents de la PNH ont semé la pagaille sur leur passage. Ils ont tenté d’incendier le cabinet de ME Samuel Madistin qui avait placé le mot du droit sur le dossier du syndicat de la PNH lors de ses passages comme invité dans des médias de la Capitale. En marge de cette mobilisation, des chars musicaux ont été incendiés dans la cour du stade Sylvio Cator et les protagonistes ont réaffirmé leur volonté d’empêcher la réalisation des activités carnavalesques.

Après une rencontre ratée avec les concernés dans les locaux de l’Office de Protection du Citoyen (OPC) et des promesses creuses du Président de la République, certains s’attendaient à la mise à exécution des menaces des agents. Ils avaient bien vu ! Aux environs de midi, ce dimanche gras la situation a commencé à se dégrader sur l’autoroute de Delmas et à Cap-Haïtien. Aux Champs-de-Mars, les protestataires ont voulu incendier un stand fraichement construit aux abords de la Tour 2004. Les militaires cantonnés dans leur Quartier Général ont voulu protéger le stand situé sur leur cour et l’affrontement a commencé. Dans un concert de cartouches, les policiers accompagnés de civils dont certains armés ont répondu aux militaires. Les affrontements se sont poursuivis tard dans la nuit et il y a eu des victimes dans les deux camps.

La situation déjà chaotique s’est envenimée avec ce nouvel épisode et ouvre la voie à une guerre civile. Lorsque certains commençaient à piller les biens des autres, la police a ramené l’ordre. Quand les « wòch nan solèy » (les pauvres) ont voulu faire connaitre leur misère aux « wòch nan dlo » (les nantis) les agents de la force de maintien d’ordre ont rempli leur mission. Au moment où certains ont voulu faire de ce pays un enfer pour tout le monde, la PNH a garanti l’ordre et la sécurité. Les policiers ont empêché aux fils de Dessalines de semer la pagaille chez les fils de Pétion.  Aujourd’hui, ils ne s’élèvent plus au-dessus de la mêlée. Avec ceux qu’ils matraquaient jadis, ils réclament de meilleures conditions de vie. Ils se battent pour la jouissance de leurs droits fondamentaux. Ils veulent avoir de quoi manger. Pourtant, il ne reste presque plus rien à manger. Quand les pauvres n’auront plus rien à manger, qui les empêchera de manger les riches?

Stevens JEAN FRANÇOIS

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