Haïti-COVID-19: Confinement en milieu urbain? La faim risque de voler la vedette au coronavirus !

Ce que plus d’un redoutait s’est imposé comme notre  réalité objective. Dans l’après-midi du jeudi 19 mars 2020, les  autorités ont confirmé l’existence de deux cas de contamination au coronavirus en Haïti. Quelques mois après son apparition  en Chine, fin 2019, la nouvelle pandémie s’est propagée dans la quasi-totalité du monde. À partir du  début de l’épidémie, 474 000 personnes ont été contaminées dans le monde selon le dernier bilan datée du 26 mars 2020 de LCI et 175 pays et territoires sont touchés par cette crise sanitaire. Pour contrer la propagation du virus, les Etats concernés s’inspirent des  réponses chinoises des premières heures  particulièrement, le confinement.   Toutefois, cette disposition  qui a fait ses preuves ailleurs  peut se révéler fatale pour une bonne frange de la population urbaine haïtienne.

Un article de la BBC paru le 3 janvier 2020 a dévoilé au monde l’existence d’infections dues à un « virus mystère » qui a déjà touché 44 personnes dont 11 « graves » en Chine. Ces cas ont été signalés dans la province de Hubei particulièrement la ville de Wuhan abritant 11 millions d’âmes humaines. Le 12 janvier, l’OMS a déclaré l’existence d’un coronavirus en Chine nommé « 2019-nCoV » et le lendemain est marqué par un premier décès en Chine ainsi que la découverte d’un cas hors des frontières chinoises soit en Thaïlande. Et depuis, le fameux virus n’a cessé de se propager. Le 24 janvier 2020, le Ministère français de la santé a confirmé les premier cas européens. Trois patients atteints du coronavirus sont alors hospitalisés. Le nombre de personnes contaminées (10 000) et les 213 décès ont poussé l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) à déclarer l’urgence internationale le 31 janvier 2020. Malheureusement, plus les jours passaient plus les dispositions prises pour contenir le virus se sont révélées inefficaces. Les 125 000 personnes contaminées dans 118 pays ont poussé l’OMS à annoncer que le coronavirus est pandémique le 11 mars 2020.  Aujourd’hui: l’Italie, les Etats-Unis, l’Espagne, l’Allemagne, l’Iran et la France figurent dans la liste des pays les plus touchés.

Le 18 mars 2020 la population haïtienne s’était réjouie d’apprendre que leur république figurait parmi les quatre pays de la région de la Caraïbes non-affectés par le coronavirus.  Les manifestations de joie ont été de courte durée puisque le lendemain le Président de la République a  annoncé qu’elle comptait deux personnes infectées. Malencontreusement, le nombre de cas de COVID-19 confirmés a augmenté avec le temps. Dans sa note numéro 077 publiée le 25 mars 2020, le Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) a fait état de 8 cas de COVID-19 confirmés en Haïti. Dans la même note, le MSPP a invité la population à respecter les principes d’hygiène ainsi que de sécurité prodigués par l’Etat en vue de contrer la propagation de la maladie sur toute l’étendue du territoire. Dans la liste de ces principes figure la demande de « Rester chez soi » qui faute de mesures d’accompagnement a déjà de graves répercussions sur le train de vie de certains habitants de la région métropolitaine.

Harry** est chauffeur de moto-taxi depuis plus de cinq ans. Cantonné à la station du Champ-de-Mars, il se vante d’avoir une riche clientèle. « J’ai une clientèle fidèle. Je ne peux laisser la batterie de mon portable se vider totalement. Si cela arrive je risque de perdre un appel de mes clients qui à toutes les heures du jour et de la nuit m’appellent soit pour venir les prendre, aller chercher un proche ou pour effectuer une course» confie le jeune homme les yeux remplis de fierté. Un événement a pourtant changé la donne. « Depuis l’annonce du Président les choses ont changé. Je n’ai que de rares clients. J’arrive difficilement à gagner 250 gourdes par jour. Avec cette somme je n’arrive pas à prendre soin de mes deux enfants et respecter mes engagements. Fort heureusement je conduis ma propre moto je me demande comment font ceux qui ne sont pas dans ma situation pour manger, acheter du carburant et payer le propriétaire ? » se questionne le père de famille frisant la trentaine.

Apparemment, il n’est pas le seul à être affecté. Chachoue** vendeuse de plats chauds à Delmas 33 a fermé boutique depuis la fameuse annonce du premier citoyen de la nation. « Après l’annonce du Président de la République mes enfants m’ont demandé de ne plus ouvrir mon restaurant. J’ai compris l’intérêt de leur demande et j’ai obéi. Mais, avec la flambée des prix des produits et la diminution progressive de la somme que j’avais entre les mains je me demande pendant combien de temps je vais pouvoir subvenir à mes besoin » nous explique-t-elle.  

« L’Etat avait assez de temps pour se préparer ou empêcher la rentrée du COVID-19 sur le territoire. Les bonnes dispositions n’ont pas été  prises à temps. Et aujourd’hui nous faisons face au coronavirus » lâche d’entrée de jeu Me Camille Occius. Selon le défenseur des droits de l’homme outre le non respect de la dignité, la discrimination et la stigmatisation un plus grave danger guette la population. « Outre le strict respect des règles d’hygiène, la limitation des déplacements et le confinement ont fait leurs preuves dans le combat contre la propagation du virus. Toutefois, connaissant la réalité haïtienne marquée par un manque d’accès aux droits économiques et la forte prédominance de l’informel dans l’économie haïtienne, le confinement peut avoir de graves conséquences sur le train de vie de plus d’un. Divers ménages vivent au jour le jour. On ne peut demander; aux cireurs de bottes, aux chauffeurs, aux petits marchands, aux vendeurs de téléphones portables, de vêtements, de chaussures, aux mécaniciens et tant d’autres citoyens qui essaient de gagner leur vie; de rester chez eux sans mettre en œuvre une politique efficace pour les aider à tenir tout en empêchant tout attroupement ! Sinon, ils risquent d’être emportés  par la faim au lieu du COVID-19» indique le spécialiste en droits économiques sociaux et culturels.

Jusqu’à date l’Etat haïtien n’a déclaré que l’état d’urgence sanitaire et instauré un couvre-feu nocturne. Toutefois certains spécialistes lui recommandent vivement d’opter pour un confinement total de la population. Cette mesure a été efficace ailleurs mais, tenant compte de la dynamique de notre société l’Etat ne devrait-il pas, pour une fois, ne plus se contenter de « copier/coller » ce qui se fait ailleurs?

**Il s’agit d’un prénom d’emprunt.

Stevens JEAN FRANÇOIS

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