Haïti-COVID-19 : Quel avenir pour les « sòl » ?

Cette mutualité appelée « sòl », « sabotay » ou « sang » (pour les nordistes) joue un rôle prépondérant dans la gestion des ressources des ménages. Commerçants, professionnels et tant d’autres personnes accomplissant des activités génératrices de revenus (AGR) recourent à ce stratagème pour économiser et arriver à couvrir certaines dépenses faramineuses sans s’endetter. Même certains écoliers en tirent parti. Malencontreusement, ce système économique sur lequel reposaient les grandes dépenses de bon nombre de foyers éprouve beaucoup de mal à fonctionner. Le coronavirus est venu enrayer la machine prenant plus d’un  au dépourvu.

Photo d’un cahier de sol.

Trouver une somme et la rembourser par tranche avec 0% comme intérêt ni aucune formalité administrative ne relève pas de l’impossible. Les personnes à faible revenus, les salariés ont trouvé un moyen efficace de grossir leur fond de commerce, trouver de l’argent pour payer le loyer, acheter une voiture ou couvrir des dépenses comme la première communion d’un enfant voire acquérir un terrain ou construire leur maison. Tout cela est réalisable grâce à  un mécanisme de solidarité fondée sur l’entraide mutuelle des membres cotisants groupés grâce à un individu appelé souvent « manman sòl » ou « papa sòl » dépendamment de son sexe.

Cette personne a la charge de trouver les différents membres, se mettre d’accord avec eux sur la fréquence de paiement et l’ordre selon lequel chaque individu va « toucher sa main » expression utilisée pour décrire que la personne en question va recevoir la totalité des cotisations des autres membres. Si certains recourent au tirage au sort pour déterminer qui va percevoir la somme en première, deuxième, troisième position jusqu’à ce que tous les membres aient reçu la cotisation, d’autres préfèrent s’appuyer sur le consensus afin que chaque membre puisse percevoir la somme au moment où il en aura besoin.

Ainsi selon la fréquence déterminée (quotidien, chaque trois jours, hebdomadaire, chaque quinzaine ou mensuel) chaque membre doit payer sa cotisation et permettre au responsable de « lever la main » c’est-à-dire rendre la somme au membre qui doit le recevoir. Certains responsables réclament parfois des frais de « cahier » à chaque membre. Cette pratique, au départ, informelle a été structurée au fil des ans et s’est propagée dans les communautés de la diaspora haïtienne. Des professionnels et même des institutions se sont mêlées de la partie et ont inventé des artifices pour attirer les clients soucieux d’avoir certaines garanties.

Des hommes d’affaires ont vu dans les « sòl » une opportunité de gagner de l’argent. Des « Sabotay » ont vu le jour avec plus de structures. Le cotisant a droit à un carnet et choisit la somme et la fréquence de paiement. L’entreprise se charge du reste. Certaines vont jusqu’à proposer de la marchandise, de l’électroménager voire une motocyclette en guise de paiement. Le secteur bancaire haïtien a lui aussi voulu tirer son épingle du jeu.

En novembre 2000, le groupe Sogebank a lancé une société de droit privé : la Société Générale de Solidarité S.A. (SOGESOL). Elle a pour mission de « promouvoir l’entreprenariat haitien en adaptant les services bancaires traditionnels aux besoins des micros et petits entrepreneurs, des petits salariés du secteur privé et des producteurs agricoles tout en respectant les standards de rentabilité et d’efficience » lit-on sur le site du groupe Sogebank. Cette filiale de micro finance n’a en réalité rien en commun avec la mutualité en question. Il s’agit d’un service de crédit dont le montant peut varier de 15 000 à 5 millions de gourdes pour les particuliers avec une durée de remboursement allant de 8 à 36 mois. Toutefois, ce service n’attire pas la grande foule malgré une campagne publicitaire soutenue. Beaucoup préfèrent recourir au bon vieux « sòl ». Ce choix «raisonné» risque ne pas arriver à  produire l’effet désiré, le coronavirus est venu chambouler les plans.

« Le 21 mars je devais recevoir 90 000 gourdes. Cela n’a pu se réaliser. Avec la confirmation de deux cas de contamination les autres membres ont choisi de ne pas payer» témoigne Jacques** un quinquagénaire. « Je comprends et à leur place j’aurais fait de même » avoue-t-il. L’état d’urgence sanitaire ayant été déclaré, certains ont voulu jouer la carte de la prudence face à un avenir incertain. Ils ont décidé de ne plus payer leurs cotisations. Certains responsables ont abondé dans le même sens et ont décidé de suspendre momentanément leurs « sòl ».

La conjoncture l’oblige ! Marte**, responsable de « sòl » depuis tantôt 10 ans a décidé de sursoir la collecte des cotisations jusqu’à la reprise des activités.  « Le coronavirus ayant occasionné la fermeture de diverses entreprises ou une diminution du chiffre d’affaire des commerçants, j’ai dû prendre la résolution de stopper l’activité et d’attendre la fin de l’épidémie » nous-a-t-elle confié. Toutefois, le coronavirus n’a pas semé la pagaille partout.

Ceux dont les membres travaillent au sein de la meme institution et continuent de recevoir normalement leurs émoluments n’ont pas été interrompus. « Avec des confrères, j’ai organisé un « sòl» mensuel. L’épidémie du coronavirus n’a rien changé. Tout se poursuit comme à l’accoutumée» partage avec nous un agent II de la PNH. La roue continue de tourner pour certains. Cependant, vu l’augmentation du nombre de cas de contamination, il devient de plus en plus évident que nous nous rapprochons du confinement et de certaines difficultés à circuler pour vaquer à des activités comme payer ses cotisations.

Les institutions commerciales ont décidé de stopper le recouvrement des créances. Les débiteurs auront donc le temps de respirer en cette période de crise sanitaire. Ceux qui avaient opté pour les « sòl » quand à eux ne savent pas à quel saint se vouer. Les grandes dépenses comme le loyer vont-ils attendre ? Pire, si un membre ou la personne responsable décède qu’adviendra-t-il? Quelles sont les voies de recours en justice ?

Tant de question sans réponse!

**Il s’agit d’un prénom d’emprunt.

Stevens JEAN FRANÇOIS

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