La logique dépatrimonialisante de l’État vis-à-vis du patrimoine culturel

L’ère de la mondialisation a fait du patrimoine culturel l’un des enjeux majeurs de l’interdépendance des communautés, au point que certains patrimoines ont été élevés au rang de patrimoine mondial. Toutefois, cela n’enlève rien au fait que la conservation et la mise en valeur du patrimoine culturel restent et demeurent la prérogative de l’État dans toutes les sociétés. A ce point, la Convention du Patrimoine mondial de 1972 dans ses articles 4, 5, 6 et 27, était claire lorsqu’elle avait interpellé les États membres de l’UNESCO, dont Haïti, à leurs devoirs, ainsi qu’à leur rôle primordial dans la protection et préservation des sites. La sauvegarde et la promotion du patrimoine culturel sont donc un défi à relever d’abord par les États dans leur société respective. Pourtant, le patrimoine culturel reste l’un des domaines qui échappent sérieusement au plan des politiques publiques en Haïti et, en même temps, il est aujourd’hui quasiment absent dans la mémoire collective des Haïtiens.

Avant même la ratification par les autorités haïtiennes, le 18 janvier 1980 – de ladite Convention de l’UNESCO du 16 novembre 1972 sur la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel – la loi de 1940 avait déjà fixé les conditions de classement et de protection des monuments, ruines et tout autre immeuble, site ou monument naturel en vue d’empêcher leur dégradation et d’assurer la surveillance indispensable à leur conservation. Malheureusement, 80 années après, l’État n’a pas réussi à introduire une valeur patrimoniale dans la société. Il est désintéressé à ce que le patrimoine culturel d’une société soit le ciment qui englobe toutes ses références culturelles et identitaires. Ce désintérêt de l’État haïtien pour la question du patrimoine culturel a légitimé l’incertitude qui plane sur l’avenir du peuple haïtien. Un peuple ne devient pas une nation parce qu’il est un (ensemble) d’êtres biologiques à vie végétative, mais parce qu’il a une histoire et des traces qui symbolisent son savoir-faire et contribuent à son identité collective. Quel peuple n’a pas besoin de son patrimoine culturel ? Et quel État n’est pas capable d’assumer, à travers le patrimoine, la [re]valorisation continue des cultures et de l’identité de son peuple, la transmission des savoir-faire, des compétences et des connaissances entre les générations ?

Les institutions ou organismes étatiques dédiés à la question du patrimoine culturel sont très souvent en collusion en raison de la duplication ou du doublage même des attributions dans leurs fonctions. Dans cette logique aberrante et contradictoire, il devient difficile de parler de manière effective et permanente d’une politique patrimoniale cohérente en Haïti. Il n’y a pas la volonté affirmée de bien faire ! Aucune politique nationale n’est mise en place pour sauvegarder et promouvoir les hauts faits valorisants de la nation haïtienne; et voire de sauvegarder le système défensif anti-colonial et post-indépendance du pays, qui est l’un des plus riches de la région. Aucune approche patrimoniale qui vise un besoin de refonder le rapport des citoyens-citoyennes au patrimoine. Nous sommes en plein vandalisme du patrimoine et l’État lui-même a un caractère dépatrimonialisant. Ces pâles actions ont succombé d’un gouvernement à un autre à la tentation de la méfiance découlant de l’autorité partagée et la responsabilité légale partagée. Pendant ce temps, tous nos monuments et sites historiques en particulier sont à la dérive ; ils sont vandalisés, parfois engloutis sous l’effet de la bidonvilisation et détruits sous l’effet de l’ignorance ou de survie des gens délaissés par l’État, qui est incapable de les transformer en citoyens-citoyennes conscients de leurs devoirs par le biais de l’éducation à la citoyenneté.

L’incertitude sur l’avenir de l’Haïtien tant sur le plan individuel que collectif est inquiétante quand nous avons observé tant d’attaques incessantes dans une société considérée aujourd’hui comme vandale et marquée par des fractures coloniales. Ces fractures se traduisent par une sorte de psychotraumatisme, une situation comportementale qui renvoie a la dynamique mémorielle et la logique patrimoniale de l’Haïtien conduisant à des traçabilités du souvenir de l’esclavage et de la colonisation. Des séquelles qui ont hanté et continuent de hanter la mémoire de l’Haïtien. Elles poussent l’Haïtien à ne pas s’accepter comme tel, il devient insatisfait de ce qu’il est et de ce qu’il a en se cherchant encore après plus de 216 ans d’Indépendance. Cet effet de déracinement culturel explique le basculement de l’Haïtien dans l’oubli de sa rupture esclavagiste au 18 novembre 1803 à Vertières. L’État, qui devrait pouvoir guérir cette fracture et redonner à toutes les composantes de la société haïtienne un sens d’appartenance commun à travers le patrimoine culturel, a malheureusement failli. La force de l’oubli a eu raison sur son existence, sa légitimité et sa souveraineté. Cet oubli l’a enfoncé dans le rejet. Le rejet de tous les symboles et de tout ce qui évoque sa construction légale et légitime. Le rejet des symboles de la résistance qui l’a institué, le rejet du panthéon ou de la sépulture de ses grands hommes de la révolution, en fait le rejet du patrimoine culturel.

L’incendie, dans la nuit du 12 au 13 avril 2020, de la Chapelle Royale de Milot, chef-d’oeuvre architectural du roi Henry Christophe, construite entre 1810 et 1813, est le résultat de cet oubli et du même coup l’expression confirmée des contempteurs envers tout ce qui est patrimoine dans le pays. Il est clair que les Haïtiens, pour la plupart, sont détachés de leur patrimoine culturel. Les monuments historiques, par exemple, sont aujourd’hui en péril, abîmés voire carrément pillés. Alors qu’ils ont été construits et laissés pour servir d’outils d’émancipation et d’éducation aux différentes générations du pays. Malheureusement, le processus d’effacement de la mémoire identitaire par la disparition des valeurs patrimoniales a envoûté l’esprit des Haïtiens. L’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) qui devrait pallier cette situation, se retrouve aujourd’hui désarmé par la fougue irresponsable d’ autorités parachutées aux plus hautes fonctions d’un Etat qui se veut bêtiseur et méconnu en tant que représentant d’une nation détentrice d’un ensemble de monuments historiques, héritage d’une indépendance acquise au prix du sang. Il n’est pas sans intérêt de rappeler qu’à côté d’autres organismes comme le Bureau National d’Ethnologie (BNE), le Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH), l’un des rôles de l’ISPAN est de mener des actions qui doivent toucher à la fois au renforcement de la prise de conscience par les Haïtiens de la valeur du patrimoine et au travail de maintien et de reconquête de la mémoire historique et culturelle haïtienne à travers ce même patrimoine.

Il est pénible d’observer sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, plusieurs individus, qui créent leurs comptes avec les noms des pères fondateurs de la nation haïtienne. Cette tendance, très populaire maintenant sur la toile, devient problématique lorsque l’on sait ce que représentent les pères fondateurs d’un pays et encore plus quand on prend lecture des propos vulgaires que ces individus cachés derrière leur compte ont pris l’habitude de lancer contre leurs pairs. Nous avons affaire à un déficit d’éducation à la citoyenneté qui va au cœur de la problématique de la socialisation civique, expliquant la difficulté pour des Haïtiens d’avoir un sens citoyen du patrimoine.

La société haïtienne est confrontée à une citoyenneté  défaillante, c’est-à-dire à des citoyens qui tentent de donner la priorité à leurs propres besoins au détriment des horizons communs promus dans tout État-nation. L’un des éléments essentiels de la continuité de l’État-nation demeure le patrimoine culturel. Cela signifie que le patrimoine culturel est lié à la dignité et à l’identité non seulement de l’Etat-nation mais aussi de chaque citoyen-citoyenne; le fait d’appartenir à une communauté et d’être en même temps citoyen-citoyenne devrait révéler l’intérêt de tous pour un patrimoine culturel digne et bien protégé par les lois qui régissent  la communauté.

Citoyens-Citoyennes d’Haïti, êtes-vous prêts pour ce défi de repatrimonialiser l’Etat ?

Peterson BLANC

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