La monnaie électronique: une opportunité technologique à exploiter en Haïti

Dans le cadre de la gestion de l’urgence due à la COVID-19, l’Administration Moïse-Jouthe a mis sur pied un programme d’assistance sociale de trois mille gourdes auprès des ménages les plus pauvres via Mon Cash un compte monnaie électronique relié au téléphone mobile Digicel du client qui lui permet d’accéder à divers services, tels le transfert d’argent, l’achat de biens et services et achat de crédit téléphonique.

Le service Mon Cash étant un porte-monnaie électronique, le compte du client n’est donc associé à aucune banque, il suffit d’avoir un téléphone mobile. En dehors de toute analyse socio-économique de cette démarche étatique du pouvoir en place, nous nous demandons si cette forme de monnaie, la monnaie électronique n’est pas une opportunité socio-économique et un moyen de lutte contre la COVID-19 en Haïti ?

Credit Image: mediacongo.net

Au VIIe siècle, dans le souci de faciliter les échanges économiques la monnaie s’est imposée entre les  relations d’offre et de demande, poussant ainsi le troc à disparaître dans les relations commerciales. [1]En effet, les premières pièces de monnaie connues étaient frappées 680 av. J.C par les rois de Lydie[2]. Depuis, la monnaie devint le dénominateur commun d’échange, un réservoir de valeur et un instrument d’épargne. D’où les trois fonctions assignées à la monnaie.

Cependant, cet outil commun a évolué dans le temps et avec le temps.  Passant de monnaies marchandises, aux monnaies métalliques, puis aux monnaies papiers, dont l’ensemble de ces deux dernières formes la monnaie fiduciaire. Par la suite, la monnaie scripturale constituée des dépôts reçus va prendre place dans la bande.

En outre, au XXe siècle avec l’essor et la place pris par la technologie dans la vie de l’homme et les activités humaines une dernière forme de monnaie dite monnaie numérique, constituée de monnaie électronique (carte de paiement prépayé, porte-monnaie et autres monnaies mobiles) et de monnaie virtuelle (Crypto monnaie) fit son apparition. Avec la facilité d’accès aux téléphones mobiles, aux Smartphones et à l’internet, cette dernière forme de monnaie ne cesse  de s’accroitre dans les économies des pays développés autant des pays en voie de développement.

En 2007, le Kenya a lancé une monnaie électronique, le M-Pesa, un service offert par l’opérateur de téléphonie mobile Safaricom. Aujourd’hui, 13 ans plus tard, ce pays est devenu aux yeux de la communauté mondiale un modèle de réussite de création d’emplois et d’amélioration des conditions de vies de plusieurs de ses citoyens via cet outil numérique. Selon la Banque Mondiale, il y a actuellement 40 fois plus d’agents mobiles au Kenya que le nombre de distributeurs automatiques, soient plus de 110 000 agents de M-Pesa[3].

La population kényane utilise le service du M-Pesa pour assurer leurs paiements de biens, de louage et d’écolage, leurs factures, la rémunération d’employés, pour accéder à un prêt, pour épargner, la recharge de téléphone, etc. À la manière du Kenya, d’autres pays en développement offrent aussi un service de paiement du même genre connus sous l’appellation Orange money (Madagascar), Cashway (Cameroun), Lemon way (Mali), etc. Alors qu’attend Haïti pour en emprunter le pas ?

Au début de l’année 2011 sous le stimulus de Haïti Mobile Money (HMMI) Digicel et Voila ont lancé deux services d’argent mobile en Haïti  connus sous les appellations  Tcho Tcho et T-Cash permettant aux clients d’utiliser leur téléphone mobile comme « porte-monnaie  mobile ». En 2012, avec l’achat de voila par Digicel un seul de ces services resta opérationnel sur le marché. En outre, quelques années plus tard Lajan Cash de la Banque Nationale de Crédit et HaitiPay, va rejoindre Mon Cash, précédemment connu sous le nom de Tcho Tcho, sur le marché haïtien de l’argent mobile[4].

L’exploitation de la monnaie électronique permet de jouir divers avantages socio-économiques. D’un côté il y a cette économie de coût quant aux frais de transports, aux temps pour le déplacement et à la sécurité associée à ne pas avoir à voyager avec de l’argent (Cas des clients FINCA dans les zones reculées). Il n’y a pas de contrainte de temps et de distance dès que le compte mobile du client est alimenté. Les familles des zones rurales peuvent facilement répondre aux besoins financiers de leurs enfants en ville. Et la réciprocité est autant vraie pour des enfants des zones urbaines avec leurs parents en province. D’un autre côté, ce moyen de transaction permet une inclusion financière des personnes qui n’ont pas accès à un compte bancaire et contribue à la création de plusieurs emplois compte tenu de la nécessité d’avoir des agents d’argent mobile sur tout le territoire national. Selon un article du FINCA sur son site en mars 2016 Haïti avait 1412 utilisateurs de Mon Cash.

De même l’utilisation de la monnaie électronique dans les transactions est un moyen assez efficace pour freiner la propagation de la COVID 19 en Haïti. En effet, le Kenya a utilisé cette stratégie et a éliminé tous les frais de transactions par monnaie électronique le 17 mars dernier pour une durée de 90 jours. La monnaie matérielle est un moyen de propagation du virus, car la monnaie passe de main en main pour assurer les transactions. Les mains manipulant les monnaies pour fins de transactions vont ensuite se mettre en contact avec d’autres objets et d’autres surfaces exposés à d’autres personnes. Prenons le cas des supers marchés, le caissier touche l’article pour l’enregistrer sur sa machine avec les mêmes mains qui ont été utilisées pour recevoir l’argent du client précédent.

Donc, une exploitation du paiement électronique pourrait éviter au caissier de manipuler la monnaie qui vient de toute part et de nulle part,  car comme nous le lisons dans un article de Valentin Cimino du  Siècle Digital « la finance numérique est un levier supplémentaire pour permettre la distanciation sociale ».Qu’Haïti puisse saisir cette opportunité technologique et démarrer concrètement son développement socio-économique.


[1]CREFIMA, Histoire de la monnaie

[2] Partie occidentale de la Turquie d’aujourd’hui

[3]Source : Banque mondiale, Le succès de l’argent mobile au Kenya pourrait inspirer le monde arabe, 3 octobre 2018.

[4]L’argent Mobile en Haïti : Résultats d’enquête sur les commerçants, Octobre 2015, Haïti Mobile Money, préparée par  DAGMAR et Imagines LLC.

Anna JOVIN

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