Mauvais temps

Ces derniers jours, toutes les conversations qu’ont les gens se déroulent autour de ces deux mots: « mauvais-temps ». On peut parler d’une actualité, même quand quelqu’un se tait, on lit sur son front qu’il est en train de penser à ce mauvais temps.


Cette matinée, je sors de mon lit, pour prier mon doux Jésus dans l’espoir que mes requêtes seront exaucées et je fais les cent pas avant de quitter la chambre, en regardant par la fenêtre, pas un rayon de soleil ne m’accueille les joues. Les arbres se tiennent comme des soldats figés qui attendent le signal du capitaine pour partir en mission. J’observe cram qui tend ses oreilles, langue pendue, essoufflé comme s’il ne lui reste plus d’aboiements. Du coup, une pluie de tristesse s’abat sur mon cœur, mes mains tremblent à ne plus rien retenir, mes genoux perdent vie. Je me jette sur le lit, je confonds l’oreiller du drap, ils sont tous glacés comme sur l’océan. Tout est si sombre…


De la fenêtre, l’odeur du café qui embaumait mes narines ne me parvient pas, la cuisine est fermée, personne dans le ‘’lakou’’, car c’est le mauvais temps.


Alors, j’ai compris que tout a changé, quelque chose de mystérieux se passe. Je ferme les yeux en levant mes bras vers les cieux, avant de prier une nouvelle fois, les aboiements de cram se mélangent aux sons des pas bottés d’un inconnu qui avance vers moi et les bruits de milles outils d’un forgeron se retentissent. un véritable tohubohu. Mais je distingue une voix qui perce mes tympans comme une épée à double tranchant en criant :’’pa bouje !’’


Je vois un homme masqué d’un bonnet noir, d’une paire de lunettes noires, les mains gantées qui m’inspirent la peur et la violence. Il tire une machette de son côté et me dit :’’Ban’m tout sò’w genyen’’. Sous le choc, il jette un regard circulaire, fait le ramassage puis déguerpit. C’est pour la première fois qu’un truc horrible se fasse dans le ‘’lakou’’.


Apres quelques heures, les habitants se rassemblent et chacun s’assoit sur une pierre, une chaise, un morceau de bois ou une marmite. En racontant aux autres ce qui vient de m’arriver, père Wilson, le plus vieux du ‘’lakou’’ me dit :’’se zafè politik k’ap regle’’. Et l’on s’explique à tour de rôle. On vient d’apprendre à la radio, continue père Wilson, qu’il vient d’avoir une tentative d’évasion des prisonniers par un groupe de bandits lourdement armé. Personne ne sait d’où ils sortent, pour qui ils travaillent, ils ne font que semer la terreur un peu partout, dans l’idée de renverser le gouvernement actuel. Selon les ordonnances de père Wilson, pas un n’ira ‘’nan bouk’’parce que le feu y marche à grandes jambes.


Sur ce numéro, chacun s’en va au jardin pour ramasser ce qu’il peut mettre dans les greniers : de la banane, de l’igname, du manioc, et autres vives, les salades et les légumes qu’on ne sait même pas encore comment les conserver si la grève dure beaucoup plus de temps qu’elle ne le devrait…Tante Marina se souciera bien d’aller ‘’ nan bouk’’ pour nous acheter les grains qui ne gâteront pas et les compléments.


La pluie tombe toute la nuit, sans doute les lockeurs de pays se tarderont à commencer leurs boulots, comme ça on en profitera…
Avant que le coq ne chante, les ‘’bourik’’ sont prêts à partir, Fifi, Licius, Jacqueline, tante Marina et moi, débarquons ensemble au marché. Nous vendons certains de nos produits jardiniers pour nous acheter ce qui manque à la maison.


Là, je revois Mimose, son visage fait à peine une vingtaine avancée qui n’a pas continué d’aller à l’école depuis l’âge de 16ans. Elle lutte tous les jours en s’habillant avec des armes qui peuvent combattre la misère atroce de notre Haïti qui rend le soleil méchant : ses yeux reflètent la beauté créole sous le courage qui noue sa tête d’un morceau de tissu ou d’un mouchoir, je ne sais quoi ; l’espoir à sa hanche, dans son tablier pallié de poches et percé de petits trous qui laissent respirer la vérité qui y séjourne…cette vérité avec laquelle, elle s’occupe de ses 4 enfants, de sa mère malade et de son mari oisif.


Pourtant, le sourire sur son visage cache la fatigue et l’impatience de rentrer chez elle pour aller se retrouver dans les bras de boss Janjan qui effacera les lourdes peines de la journée pour un instant en lui faisant l’amour. Bien sûr que oui, elle gémira sous les caresses de boss Janjan, il mordillera ses seins, les enveloppera de ses mains pour ensuite glisser ses droits autour de son nombril, Sur son cou, de multiples baisers, avec un regard fauve et vif, lui dévorera les cuisses. Un coup de maître, en apposant le bout de sa langue depuis ses lèvres jusqu’à la fente de Jade avec un parfum qui embaumera naturellement sa bouche. Ouf ! La laissera sans voix, juste des cris, des grincements de dents. Mais ce sera si intense , Mimose finira par dire : ‘’wouchhhhhh bos Janjan li bon, pa kanpe’’. Débordée d’amour, avant de s’endormir, pour reprendre ses forces en espérant de se lever en vie le jour suivant… Oui, de l’espérance, car chez nous notre durée de vie est de 24heures renouvelables.


Je ne peux plus m’arrêter pour saluer tante Louise sur la route ou acheter tranquillement un fresco, car , la peur siège dans mon âme, je risque de me faire enlever. Aujourd’hui , le plus grand conseil qu’on peut donner à quelqu’un c’est d’être prudent. Fanfan qui vient de faire la terminale craint d’aller à la capitale pour ses études universitaires dit-il, mieux vaut qu’il ne devienne pas agronome mais reste vivant, il risque de s’exposer aux cartouches comme Mical Samul. Léonel lui arrête ses études en droit, ne veut plus rien défendre, il accepte tout maintenant pour se protéger, il ne veut pas disparaître comme Maître Dorval Monferrier. Le groupe chearleader décide de se taire dorénavant pour ne pas finir comme Grégory Saint-Hilaire. Leur plan B n’est autre que laisser le pays malgré leurs compétences et tout ce qu’ils ont à offrir à Haïti, c’est aussi le cas du directeur de l’hôpital « Premier soin », on avait violé sa fille, brûlé sa voiture qu’il conduisait pour sauver une apparence parce qu’il ne perçoit pas un bon salaire et qu’il vit encore dans le loyer.


Si Haïti ne rend pas le soleil méchant, ce sont les mauvais fils qu’elle a enfanté puisqu’ils n’ont pas profité des bienfaits de leurs ancêtres, ils ont méprisé le jour en ignorant la faculté de travailler. Sinon, ils transformeraient les rayons solaires en énergie électrique au lieu de se contenter de la vitamine D qu’il nous apporte tôt le matin ou d’avoir peur du cancer quand il transperce notre peau au beau milieu de la journée, pendant qu’ils ne jouissent même pas du droit à la santé. Maïra qui grandit ne dira pas qu’elle a vu la lune sur un poteau comme père Wilson nous le racontait à la belle étoile. Adieu les comtes dans le ‘’lakou’’, adieu les traditions.


Je n’aurais pas dû faire face à cette désolation. Mais, une nuit pluvieuse d’octobre, une femme courageuse a crié de toutes ses forces en écartant ses jambes, un bébé est né, et c’est moi. J’ai grandi et je suis consciente d’être sur terre, le cours de civique et moral m’a appris à aimer mon pays, car le sang haïtien coule dans mes veines et que je dois travailler pour son mieux être. J’ai toujours pensé que le changement serait toujours possible…

Mais hélas, mon espoir s’éteint à petit feu malgré mes efforts, je tente en vain de me convaincre à lutter encore et encore si ma plus grande réalisation à mon âge est de me révéiller pensive tous les matins. Si seulement je pouvais devenir un gentil oiseau, je volerais sous le ciel d’azur, je me reposerais sur les grands arbres et je serais heureuse. Dommage ! On ne refait pas sa nature surtout quand le ciel l’a voulue généreuse.

Youvline CHERENFANT

« Du coin de mon néant… »

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