Comment les habitants de Perches-de-Bonnet ont vaincu l’insécurité

À Lambert, localité de la 1ere Section Communale Perches-de-Bonet de Milot, commune du département du Nord d’Haïti,  le tableau contraste avec la réalité des habitants de la région métropolitaine de Port-au-Prince.  Le gang qui s’y était établi en 2010 a dû vider les lieux sans se permettre de nourrir le projet d’y revenir. Depuis début mars 2019, il n’y a eu aucun crime dans cette localité où vivent 9 881 personnes âgées de plus de 18 ans. Qu’est ce qui a concouru à un tel résultat ?

Investis de leurs fonctions en mars 2019, les membres de la Commission Nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion ont  présenté en mai de la meme année, ce qu’ils ont appelé la pointe de l’iceberg. En deux mois de travail, ils ont identifiés 76 gangs armés fonctionnant en Haïti. Variant en nombre de membres, ces bandes armées sèment la terreur tant en milieu urbain qu’en milieu rural. Le lundi 22 février 2021, moins de deux ans plus tard, intervenant devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, le Président de la République Monsieur Jovenel Moise a fait état de 64 gangs démantelés sur 102 existants. Ces donnés, non exhaustives pour certains, mettent en relief la prolifération des gangs armés en Haïti.  Comment freiner leur expansion se demandaient plus d’un?

La communauté de Perches-de-Bonnet est composée de la première et la troisième section communale de Milot ainsi que la deuxième, la troisième et la quatrième section communale de Plaine du Nord. Elle est délimitée par le Centre-ville de Milot, les communes Cap-Haitien et Plaine du Nord. Comme tant d’autres zones du milieu rural haïtien, l’insécurité y faisait rage en 2010. Beaucoup évitaient à tout prix cette zone où des bandits imposaient leur loi. Duvisien Saurel, originaire de la communauté et agent de la Police Nationale d’Haïti se souvient encore de cette sombre période.

« La situation a commencé à se dégénérer, à partir de 2010. Un réseau de voleurs de bœufs violents avec des ramifications dans la zone  et dans d’autres  communes avoisinantes s’est mis en place. En plus, il y avait des règlements de compte, des cadavres de gens accusés de sorcellerie  étaient retrouvés assez souvent dans les champs. Des meurtres étaient répétés et des membres de gangs armés se sont établis dans la zone constituant un vaste réseau de malfaiteurs autour du fameux Willy Etienne » se remémore l’actuel Inspecteur Divisionnaire de la PNH.

Willy Etienne, celui que Joanis Casséus, Directeur Départemental Nord de la PNH à l’époque a présenté comme « le plus grand chef de gang que le Nord ait connu » est originaire de la communauté. Il a été  « l’un des premiers gangs à s’y établir et a transformé la zone en son repaire. En 2010, avec les soldats des la fore onusienne (Mission des Nations Unies pour Stabiliser Haïti (MINUSTAH), ndlr) nous y avons mené une opération afin de déloger Willy Etienne. En pleine nuit, avec des chars blindés, nous sommes arrivés sur les lieux. Malheureusement Willy Etienne n’a pas été appréhendé cette nuit-là. Trois opérations policières  y ont été menées sans succès. Avec son gang, ils kidnappaient des gens dans d’autres zones, particulièrement à Cap-Haitien et venaient les cacher dans la localité » nous a-t-il révélé.

Willy Etienne a été appréhendé dans la matinée du lundi 6 septembre 2019 dans une annexe du Ministère des Finances à Port-au-Prince. Cette prise accueillie avec une immense euphorie de la population du département du Nord a été le fruit d’une opération menée conjointement par la Direction Départementale Nord de la PNH et la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ). L’opération ayant conduit à son emprisonnement a permis de mettre derrière les verrous, neuf autres individus. Toutefois, elle n’a pas eu d’impact sur le climat d’insécurité qui régnait dans la communauté de Perches-de-Bonnet.

« De nuit comme de jour, les bandits faisaient parler la poudre. Ils étaient au moins quarante » témoigne Eril Saint-Martin, premier membre du CASEC (Conseil d’Administration de la Section Communale).  Des individus recherchés par la Police Nationale d’Haïti venaient s’y établir  et semaient la terreur. Les habitants de la zone se faisaient racketter. Les chauffeurs de mototaxis et toute personne circulant à motocyclette se faisaient dépouiller et perdaient leur véhicule. Le vol de bétail était monnaie courante. Les bandits venaient aussi dissimuler dans la localité les biens dérobés ailleurs. Les crimes étaient légion.  « En une année, on a recensé 13 cas d’assassinat dans la zone » rapporte l’inspecteur de police Mathélo Bien Aimé. Les institutions, mêmes les églises n’étaient pas épargnées. Elles étaient victimes de récurrents cambriolages.

Le Révérend Pasteur Dantus Louis a été agacé par les fréquents cambriolages des locaux du  Centre Communautaire Lambert (CCL) composé d’une église et d’une école. Ledit centre   faisait  aussi des dons de nourriture à la population de la zone et les cambriolages causaient du tort à toute la communauté. Pour trouver une solution à ce problème récurent, il  a approché Duvisien Saurel.

« Les voleurs passaient à sac les locaux du centre communautaire. Même l’église n’a pas été épargnée. Le pasteur m’a approché pour étudier ensemble la possibilité d’avoir des agents de la PNH affectés à la communauté. Il voyait en cette décision un frein aux agissements des bandits et voleurs qui posaient problème ainsi que les criminels qui faisaient la loi dans la communauté » témoigne l’Inspecteur Duvisien Saurel. À l’époque, aucun policier n’était affecté à la localité. Elle bénéficiait de passages de patrouilles policières quand Duvisien Saurel avait la possibilité d’y faire un détour.  « Avant la construction du sous-commissariat, il n’y avait pas de policiers affectés à la zone. Comme agent des forces de l’ordre,  j’ai été affecté à Cap-Haïtien, Plaine du Nord et Milot. À chacune de mes affectations, j’ai toujours eu un regard vers la communauté dont je suis originaire. Lorsque j’étais en patrouille, j’ai toujours contraint mes confrères à passer dans la localité. Cela m’a été facile lorsque j’ai été muté à Plaine du Nord et Milot. Je passais dans la zone souvent, pour faire de la prévention » nous a rapporté l’ancien Porte-parole a.i de la PNH dans le Nord.  « Je me suis tout de suite mis au travail. J’ai mis mes contacts, mon expérience et mes moyens au service du Pasteur. Avec d’autres citoyens de la communauté nous avons mis main à la pâte. Les travaux ont débuté en 2011 » a-t-il poursuivi. 

En plus du terrain mis à la disposition de la Police Nationale d’Haïti, le Pasteur Dantus  a puisé dans ses économies pour lancer les travaux. Des membres de sa famille vivant à l’étranger, ses amis  missionnaires étrangers, des originaires de la zone ont aussi contribué à faire avancer la construction des locaux du sous-commissariat. Tout allait de bon train, malheureusement le révérend a été stoppé dans ses projets. La faucheuse a pris le dessus et l’a emporté six pieds sous terre le 1er janvier 2013. La mort du pasteur Dantus n’a pas mis fin au projet. Sa famille a finalisé le processus de don du terrain devant accueillir le sous-commissariat et a continué à supporter sa construction. La construction avançait à petits pas. Il fallait trouver les fonds tant pour l’acquisition des matériaux que pour payer les maçons. La Fondation Perches-de-Bonnet Milot pour le Développement et la Promotion des bonnes valeurs avec d’autres acteurs de la communauté se démenaient pour  les trouver.  Les autorités concernées par la question, particulièrement la Direction Départementale Nord de la PNH, traînaient du pied. Fraîchement élu en janvier 2017, Eril Saint Martin, chef du Conseil d’Administration de la Section Communale (CASEC) a décidé de s’impliquer.

« J’ai appelé l’Inspecteur Duvisien Saurel pour m’enquérir de l’avancement du dossier. Ensuite j’ai préparé un document faisant l’historique de la zone, présentant sa population et surtout retraçant tout ce qui concerne l’insécurité et les personnes assassinées. Je suis ensuite allé voir le Directeur Départemental Nord de la Police Nationale d’Haïti » relate Monsieur Saint Martin. Son argumentaire a convaincu le responsable de la PNH dans le département de la nécessité de pourvoir à la communauté un sous-commissariat. Ce dernier a reçu entre temps le titre de propriété de l’espace où la construction du sous-commissariat avançait de bon train.

Pour faire accélérer les choses, fin 2018,  Monsieur Saint Martin s’est rendu  au Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique accompagné du Député de Plaine du Nord. Il a rencontré le Directeur Général dudit Ministère qui a demandé au Directeur départemental Nord de la PNH d’aller faire l’évaluation de l’état d’avancement de la construction. Ce qu’il a fait quelques jours plus tard. Et il a projeté d’inaugurer les bâtiments flambants neufs affectés au sous-commissariat. Huit années s’étaient écoulées depuis le début des travaux de construction et 7 Directeurs Départementaux Nord se sont succédés à la PNH. Retardée à cause des turbulences sociopolitiques, l’inauguration a finalement eu lieu au mois de mars 2019 et quatre agents y ont été affectés.

Stevens JEAN FRANCOIS

Avec la participation de CFI, Agence française de développement medias, dans la cadre du projet INFO TOUPATOU et de la FOKAL

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