La lente agonie de l’agriculture haïtienne

Jean André Victor, un extrait de la conférence prononcée, le 1 mai 2021, à l’Université Polyvalente d’Haïti

L’agriculture se meurt en Haïti lentement mais surement. On ne peut donc ni fêter ni célébrer quelque chose qu’on détruit soi-même. Les causes principales qui expliquent le déclin progressif de l’agriculture haïtienne se manifestent au grand jour en jetant un coup d’œil sur la classification bien connue d’Athur T. Mosher. Celui-ci distingue, avec raison, les éléments essentiels de l’agriculture (la ferme, l’agriculteur, le processus de production, le négoce agricole), les éléments essentiels du développement agricole (la technologie, les marchés, la disponibilité des intrants, les stimulants, le transport) et les accélérateurs du développement agricole (l’éducation, le crédit, l’organisation et la planification du développement agricole).

Crédit Photo : l’actualité.com

On n’a pas besoin d’être un Pic de la Mirandole ou un polymathe pour comprendre la classification de Mosher et se rendre compte qu’il existe un ordre d’antériorité et/ou de priorité entre les divers éléments susmentionnés. Dit autrement, l’agriculture peut bien exister hors de tout développement agricole tandis que le temps nécessaire pour réaliser ce dernier peut varier grandement en l’absence des accélérateurs indiqués. Chez nous, ce sont les éléments essentiels de l’agriculture qui partent en fumée. On ne peut donc développer quelque chose qui n’existe pas ou qui est en train de foutre le camp, vulgairement parlant.

Voyons les fondamentaux qui supportent les conditions essentielles de l’agriculture : le climat, le sol, la plante, l’animal et l’homme. Il est impossible de réussir le processus de production agricole si les ressources naturelles se dégradent à un rythme effréné, comme c’est le cas maintenant. Ce problème a été identifié depuis l’époque coloniale. On a passé deux siècles à proposer vainement les solutions appropriées. Aucun des 30 bassins hydrographiques n’a été réhabilité à date. Pourquoi s’obstiner à investir quand l’investissement n’est pas rentable ?

La réduction de la Superficie Agricole Utile (SAU) est chose faite. On perd les grandes plaines une à une, en raison de l’urbanisation anarchique et de la salinisation galopante, malgré la législation existante qui n’est point appliquée. On perd les bassins versants les uns après les autres à cause de l’érosion consécutive à l’utilisation non durable des sols. Après un siècle de palabres et d’actions contradictoires, le mouvement des 3 P (Plaidoyer, Pression et Partenariat) n’a pas pu faire comprendre aux uns et aux autres que l’agriculture agonise et va passer bientôt de vie à trépas. Les ressources en eau s’épuisent et la république délibère.

Une enquête effectuée auprès de ce qui reste comme agriculteurs possédant un réel savoir-faire a révélé que 90% d’entre eux ne souhaitent pas que leurs enfants deviennent des agriculteurs. Le pourcentage des parcelles de moins d’un carreau est passé de 37 à 73 % en 50 ans. Le savoir-faire agricole disparait et on se trompe grandement en pensant que tout ouvrier agricole est par nature un agriculteur. Toutes les recommandations effectuées en vue
de faire modifier la loi successorale qui reste une véritable machine à pulvériser le sol, n’ont pas pu faire entendre raison à nos pseudo-élites.

Mais, de toute évidence, le facteur le plus puissant qui détruit l’agriculture haïtienne est l’oppression des paysans. Le cynisme de nos élites permet de prélever des revenus paysans plus de 100 millions de dollars américains par an à travers la rente, l’usure, le jeu des prix et la
détérioration des termes de l’échange. La paupérisation accable la paysannerie. On peut toujours moderniser l’agriculture en cultivant des roses, du stevia, ou du sorgho sucré…On peut toujours mécaniser et motoriser…Mais au profit de qui ? That is the question.

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