Jardin botanique des Cayes : un désastre annoncé

Au jardin botanique des Cayes une odeur âcre flotte dans l’air, celle du bois brûlé, mêlée à un silence inhabituel. Là où, hier encore, des plantes rares s’épanouissaient, il n’y a plus que des cendres. Le jardin botanique des Cayes, longtemps présenté comme un bastion discret de la biodiversité haïtienne, est aujourd’hui dévasté. Et pour beaucoup, rien de tout cela n’a vraiment surpris. Car derrière les images d’un espace écologique réduit en charbon se cache une histoire faite d’alertes ignorées, de démarches inachevées et d’un dossier que l’État n’a jamais véritablement pris en main.

Crédit Photo: Le Nouvelliste
Jardin botanique des Cayes : un désastre annoncé

Le ministère de l’Environnement a vite réagi. Dans une note officielle, il condamne « fermement » les actes de vandalisme et évoque des mesures prises en coordination avec le ministère de la Justice, l’ANAP et les autorités départementales du Sud. Sécurisation du site, suspension des activités, promesse de suites judiciaires. Le ton est grave. Mais il arrive tard.

Sur le terrain, la réalité est plus brutale. « Ils ont tout brûlé », lâche, la voix nouée, l’agronome William Cinéa, fondateur du jardin. L’espace écologique, cœur du projet et véritable réserve de plantes endémiques parfois introuvables ailleurs, a été purement et simplement détruit. Certains espaces ont été transformés en plantations. D’autres, abandonnés à la désolation. Le choc est immense. Mais il n’est pas isolé.

Depuis plus de huit mois déjà, le jardin vivait sous tension. Fermé de force en raison d’un conflit foncier, il avançait à l’aveugle, entre espoir de médiation et crainte d’un dénouement brutal. La traditionnelle foire du 1er mai a d’ailleurs été annulée cette année. Un signal fort, presque un aveu d’impuissance.

En réalité, tout remonte à 2018. À l’époque, une opportunité se présente : acheter le terrain pour sécuriser définitivement l’avenir du jardin. Un accord de principe est trouvé entre les propriétaires et les autorités, notamment via l’Agence nationale des aires protégées. Le prix est fixé. Les discussions avancent. Puis plus rien. Le dossier s’enlise. Les titres de propriété nécessaires ne sont pas fournis. L’administration ne finalise pas. Et, lentement, l’incertitude s’installe. William Cinéa, faute de moyens pour acquérir seul le terrain, s’en remet à l’État. Mais l’État ne tranche pas.

Les années passent. Le contexte change. La gestion du terrain évolue, les positions se durcissent. Une partie des héritiers refuse désormais toute vente et envisage d’autres projets, y compris la construction d’une résidence sur le site. Le jardin, lui, reste suspendu à une décision qui ne viendra jamais. C’est là que le bât blesse.

Car, au-delà des actes de vandalisme, largement condamnés, c’est l’absence de prévention qui interroge. Pourquoi un site reconnu pour sa valeur scientifique et écologique n’a-t-il jamais été sécurisé juridiquement ? Pourquoi les négociations engagées n’avaient-elles pas été menées à terme ? Et surtout, pourquoi avoir attendu l’irréparable pour agir ?

Aujourd’hui, les autorités parlent de protéger. Mais hier, elles n’ont pas anticipé. Le jardin botanique des Cayes n’est pas un espace comme les autres. Né d’un prêt bancaire et d’une vision, celle de rendre Haïti plus verte, il s’est imposé au fil des années comme un centre de recherche, d’éducation et de conservation. Des générations d’élèves, d’étudiants et de chercheurs y ont été formées. Il a résisté aux cyclones, aux séismes, aux crises politiques. Pas à l’abandon administratif.

Ce qui s’est produit ces derniers jours dépasse donc le simple cadre d’un conflit terrien. C’est l’illustration d’un vide. Celui laissé par l’absence de décisions publiques dans un dossier pourtant sensible. Le site est fermé. Les activités sont suspendues. Une enquête est annoncée. Mais le mal est fait. Irréversible pour certaines espèces, incalculable pour le patrimoine scientifique. Dans les allées noircies du jardin, une question revient, insistante : aurait-on pu éviter cela ?

Pour beaucoup, la question ne mérite même pas d’être posée tant sa réponse est évidente !

Christella FRANÇOIS


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