Les péages clandestins, une économie de l’insécurité

Circuler sur les routes nationales haïtiennes ne relève plus seulement de l’état du réseau routier ou de la densité du trafic. Le déplacement est désormais soumis à une autre contrainte : le paiement de péages informels imposés le long des axes stratégiques du pays. Une pratique ancienne, régulièrement dénoncée par les transporteurs, mais qui s’est institutionnalisée au fil des ans, au point de devenir l’un des marqueurs les plus visibles de l’affaiblissement de l’autorité de l’État.

Crédit Photo: Mediapart
Les péages clandestins, une économie de l’insécurité

Dans son rapport 2024 sur la situation des droits humains en Haïti, le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) décrit les routes nationales comme des « espaces de taxation illégale ». Ces zones seraient contrôlées par une combinaison d’acteurs armés, de groupes locaux organisés et de réseaux bénéficiant, selon le document, de complicités au sein même des institutions publiques. Le BINUH souligne que ces pratiques portent atteinte à la liberté de circulation, aggravent l’insécurité alimentaire et contribuent directement à la hausse du coût de la vie.

Les transporteurs, confrontés quotidiennement à cette réalité, multiplient les alertes. En décembre 2024, le président de l’Association des propriétaires et chauffeurs haïtiens (APCH), Changeux Méhu, déclarait sur les ondes de Radio Magik 9 que les routes nationales numéro 1 et 2 comptaient à elles seules plus d’une douzaine de postes de péage illégaux. Chaque trajet se transforme ainsi en une succession de paiements non officiels, des frais supplémentaires que les chauffeurs finissent par répercuter sur les passagers et, plus largement, sur les consommateurs.

L’impact de ces prélèvements dépasse le seul secteur du transport de personnes. Dans une note publiée en 2023, la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti (CCIH) alertait sur les effets des rackets routiers et portuaires sur la chaîne d’approvisionnement. À la sortie du terminal portuaire CPS, à La Saline, Le Nouvelliste rapportait dès décembre 2023 que des groupes armés exigeaient jusqu’à 20 000 gourdes par conteneur. Avec un flux quotidien estimé entre 150 et 200 conteneurs, ces prélèvements illicites représentent des pertes considérables pour l’économie formelle et contribuent à alimenter l’inflation.

Pour les organisations de défense des droits humains, ces péages illégaux constituent un pilier central de l’économie de l’insécurité. Le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), dans plusieurs rapports publiés entre 2022 et 2024, affirme que ces points de taxation clandestine servent à financer des réseaux armés, mais aussi des structures locales opérant à la frontière, parfois à l’intérieur, de l’appareil étatique. L’absence de sanctions et la faiblesse des mécanismes de contrôle favorisent, selon le RNDDH, l’enracinement de cette économie parallèle.

Ces constats ont récemment été corroborés par les autorités policières. Lors d’une rencontre avec la presse, le 20 janvier 2026, le directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), Vladimir Paraison, a reconnu que les gangs ne sont pas les seuls à tirer profit des points de passage illégaux. « Des autorités locales participent à ces pratiques et en tirent bénéfice », a-t-il admis, confirmant des soupçons déjà formulés par la société civile.

La situation observée dans des localités comme Gressier, Pont-Sondé, La Croix-Périsse et Bercy, illustre cette zone d’ombre. Les barrages apparaissent et disparaissent au gré des rapports de force locaux. D’après une analyse du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH), ces points de contrôle sont souvent gérés par des acteurs hybrides, ni totalement criminels ni officiellement légaux, rendant toute réponse sécuritaire classique difficile à mettre en œuvre.

Pour les experts consultés par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans son rapport 2024 sur la gouvernance en Haïti, la prolifération de ces péages clandestins est avant tout le symptôme d’un vide institutionnel. Tant que l’État ne rétablira pas une présence crédible, permanente et coordonnée sur les axes routiers, préviennent-ils, ces pratiques continueront de prospérer, au détriment de l’économie, de la cohésion sociale et de la confiance citoyenne.

Sur le terrain, le constat est plus direct. Pour les chauffeurs, les commerçants et les usagers, circuler en Haïti reste un parcours semé d’obstacles, où chaque kilomètre parcouru se paie au prix fort, dans un pays où les routes sont devenues un espace de négociation permanente.

Annie FRANÇOIS


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