Et les entrepreneurs politiques haïtiens dirent : « Que la transition soit ! »

Le pouvoir en Haïti, écrivait Jean-Price Mars, à peu d’exception, n'a jamais été autre chose, en réalité, qu'un privilège personnel dont le bénéficiaire usait ou abusait à sa guise avec la collaboration ou la complicité d'hommes de son choix. Conscients de la troublante actualité de cette lecture, confrontés à l’usure de leur légitimité et incapables de se faire reconduire par la voie des urnes les entrepreneurs politiques haïtiens ont mis au point un mécanisme de survie qui leur permet d’avoir un train de vie luxueux et une visibilité continue aux frais de la République. Les entrepreneurs politiques dirent « Que la Transition soit ! » Et la transition fut. Ils virent que la transition était bonne.

Et les entrepreneurs politiques haïtiens dirent : « Que la transition soit ! »

En Haïti, la transition politique n’est plus une parenthèse exceptionnelle dictée par la crise. Elle est devenue un mode de gouvernance. À force de se répéter, elle s’est installée comme un système en soi, avec ses acteurs, ses rituels et, surtout, ses bénéficiaires. Les entrepreneurs politiques haïtiens ont appris à façonner la transition, à la prolonger et à en tirer profit. Car ils ont fini par se rendre compte combien cela leur était bon.

 

Depuis près de cinq ans, le pays enchaîne des gouvernements dits de transition, des accords politiques fragiles et des architectures institutionnelles présentées comme temporaires. Chaque séquence s’ouvre sur la promesse solennelle d’un retour rapide à l’ordre constitutionnel. Chaque fois, l’urgence nationale est invoquée : sécurité, organisation des élections, stabilisation économique. Mais l’exception tend à devenir la règle. La transition, censée être un pont, se transforme en destination.

 

Cette répétition n’est pas neutre. Elle a produit une économie politique de la transition. Dans cet espace incertain, où les règles sont malléables et les contrôles affaiblis, prospèrent des réseaux d’influence qui tirent avantage de la précarité institutionnelle. Les postes se négocient comme des parts de marché, les alliances se font et se défont au gré d’intérêts immédiats et l’État devient un terrain de captation de ressources plutôt qu’un instrument au service du bien commun.

 

Le paradoxe est cruel : plus la transition se prolonge, plus elle nourrit les conditions de sa propre reproduction. Les acteurs qui en bénéficient ont peu d’intérêt à en précipiter la fin. Les échéances électorales sont sans cesse repoussées, les réformes structurelles différées et la responsabilité politique diluée dans des arrangements provisoires. Pendant ce temps, une nouvelle élite économique émerge, enrichie par l’accès privilégié aux leviers de l’État, tandis que la majorité de la population s’enfonce dans la précarité.

 

La misère croissante des Haïtiens contraste violemment avec l’opulence visible de certains cercles proches du pouvoir. Inflation galopante, insécurité chronique, effondrement des services publics : pour la population, la transition se traduit par une dégradation continue des conditions de vie. Elle n’est plus perçue comme une étape vers la stabilité, mais comme un cycle sans fin de promesses non tenues.

 

Cette dynamique fragilise profondément la légitimité des institutions. À force de gouverner dans l’exception, on banalise l’idée que les règles peuvent être suspendues indéfiniment. La confiance citoyenne s’érode, nourrissant le désenchantement et l’abstention. Or une démocratie ne peut survivre durablement sans un minimum de prévisibilité institutionnelle et de responsabilité politique.

 

Il serait pourtant simpliste de réduire la crise haïtienne à la seule mauvaise volonté de ses dirigeants. Les années successives de transition sont aussi le produit d’un contexte historique marqué par l’instabilité, les catastrophes et les ingérences. Mais reconnaître la complexité ne doit pas conduire à accepter l’inacceptable : la confiscation prolongée du pouvoir par des arrangements transitoires qui échappent au contrôle populaire.

 

Sortir de cette spirale suppose de réaffirmer une exigence élémentaire : la transition doit redevenir ce qu’elle est censée être, un mécanisme strictement limité dans le temps et orienté vers un objectif clair : le rétablissement de la normalité constitutionnelle par des autorités légitimes issues du suffrage. Cela implique des garanties concrètes : un calendrier électoral crédible, des mécanismes de transparence renforcés et une pression constante de la société civile.

 

L’avenir d’Haïti ne peut se construire sur l’éternisation du provisoire. Tant que la transition restera un espace de rente pour des entrepreneurs politiques habiles à exploiter l’incertitude, elle continuera de produire des gagnants en haut et des perdants en bas. Le défi est de rompre avec cette logique, de replacer l’intérêt collectif au cœur de l’action publique et de redonner à la transition sa fonction première : ouvrir la voie à une normalité démocratique plutôt que s’y substituer.

 

Stevens JEAN FRANÇOIS


Aucun commentaire

Contributions

Aucun commentaire !

Soyez le premier à commenter cet article.

Même rubrique

Les articles de la même rubrique


Sa k pa pè a jete !
Bon konba!
Ki lè li ye?

Abonnez-vous à notre infolettre

Saisissez votre adresse e-mail pour recevoir une notification par e-mail de chaque nouvel article.

Rejoignez les 3 060 autres abonnés!

Appuyer sur la touche "Entrée" pour effectuer une recherche.

Articles populaires

Paramètre du site

Thème