Les cendres du carnaval, le feu des négociations
Pendant les trois jours gras, certaines villes du pays ont vibré au rythme envoutant des bandes à pied et des groupes musicaux montés sur des chars. Les masques ont remplacé les visages fermés. Et la politique, d’ordinaire si prompte à occuper chaque interstice de notre quotidien, a semblé marquer une pause. L’interruption prématurée des festivités dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, n’a pas pu raviver la fièvre des querelles, des communiqués vengeurs et des déclarations martiales.
Puis vint le mercredi des Cendres. Contrairement aux tirs nourris à Pétion-Ville et aux Champs de Mars, ce sont les cendres qui apparemment sont venus rappeler à nos chers entrepreneurs politiques que la fête est brève. La réalité, elle, ne s’était pas absenté, les violences armées avaient chassé les défilés et la poussière colorée des chars pourtant ce sont les cendres qui ont ravivé le feu des politiciens.
Depuis hier, les notes de presse ont repris leur cadence. Les prises de position se succèdent. Les alliances se murmurent dans les salons feutrés. Les négociations s’esquissent, se défont, se recomposent. Les mots sont redevenus des armes, les silences des stratégies. Des articles prépayés et des publications ont envahis l’espace numérique. Des notes d’organisations imposant et/ou recommandant le choix de certaines personnalités à des postes fusent de partout et entrainent dans leur sillage des mots de remerciement des concernés. Les affaires ont repris !
Ce contraste n’est certainement pas nouveau. Chaque année, le carnaval offre à Haïti une parenthèse. Il permet au peuple d’exorciser ses douleurs, de tourner en dérision ses propres tragédies, de rire au bord du gouffre. Mais il offre aussi à la classe dirigeante une respiration commode. Une suspension bienvenue des tensions, une dilution provisoire des colères. Pendant que la musique couvre les cris, les dossiers attendent. Pendant que les masques s’illuminent, les responsabilités s’estompent.
Et lorsque la fête s’éteint, la politique revient comme une marée montante. Elle revient avec ses urgences intactes : l’inflation qui ronge les salaires, la gourde qui vacille, l’insécurité qui enferme les quartiers, la misère qui s’installe comme une fatalité. Elle revient aujourd’hui avec ses promesses de transition de rupture, ses appels au dialogue, ses annonces de rétablissement de la sécurité, ses sorties des institutions internationales, ses communiqués ironiques des missions diplomatiques en Haïti, ses tables rondes aux contours flous.
Mais que négocie-t-on, au juste ? Un calendrier électoral ? Une répartition de postes ? Des garanties de protection ? Un retour sous les projecteurs ? L’immunité ? La fin des sanctions internationale ? L’impression domine trop souvent que les discussions portent moins sur l’avenir du pays que sur le partage de ses restes. La politique est devenue le secteur d’activité le plus rentable en Haïti. Certains ont appris à perfectionner l’art de survivre au sommet pendant que la base s’effondre.
Il y a dans cette mécanique quelque chose de profondément mélancolique. Le peuple, quant à lui, n’a pas le luxe des négociations abstraites. Il compose chaque jour avec l’insécurité, l’absence d’eau, l’école incertaine, le travail rare, la peur omniprésente, la négation de ses droits fondamentaux. Sa fête est une nécessité vitale, une manière de tenir debout. Mais au lendemain des cendres, il retourne à la rudesse d’un quotidien sans amortisseur.
L’élite haïtienne aime à se penser différente, lucide, responsable. Elle revendique la hauteur de vue, l’expertise, la capacité de décider pour tous. Pourtant, elle ne semble pas échapper à ce verset biblique : « Donnez de l’alcool à celui qui va mourir et du vin à celui qui est triste. Il va boire, il va oublier sa pauvreté et il ne se souviendra plus de son malheur. »
Chez nous, l’ivresse n’est pas toujours celle des nombreuses boissons alcoolisées. Elle prend la forme des privilèges, des exemptions, des passe-droits, des opportunités d’enrichissement. Elle se niche dans les contrats attribués sans transparence, dans les alliances de circonstance, dans les promesses échangées à voix basse. Elle permet d’oublier, l’espace d’un mandat ou d’une transition, la détresse de la majorité.
Comme le peuple qui cherche dans la musique un répit à sa souffrance, les membres de l’élite s’enivrent, eux aussi. Mais leur ivresse les éloigne de la réalité au lieu de les y confronter. Ils oublient que la pauvreté n’est pas une abstraction, que la faim a un visage, que l’insécurité a des victimes, que l’exil est une blessure ouverte.
Des cendres du carnaval, nait le feu des négociations. La question demeure : négocier pour quoi, et, surtout, pour qui ? Si la reprise politique ne vise qu’à redistribuer les privilèges entre quelques-uns, alors les cendres du mercredi ne seront que le symbole d’un cycle qui se répète, d’une fête qui masque l’essentiel.
Il est temps que la sobriété ne soit pas seulement liturgique, mais morale. Que la fin des réjouissances marque aussi la fin de l’ivresse des avantages indus. Car un pays ne peut éternellement vivre entre la fête et l’oubli. Il lui faut, enfin, affronter sa vérité.
Stevens JEAN FRANÇOIS
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