Que se passe-t-il à l’Aéroport International Toussaint Louverture ?
Cette question, qui ne date pourtant pas d’hier, est aujourd’hui au cœur de débats dans l’espace public haïtien. De la sortie de Pierre Espérance dans les colonnes de Foreign Policy en 2024 au récent challenge sur les réseaux sociaux, l’Aéroport international Toussaint Louverture est devenu le symbole d’un pays suspendu à des décisions qu’il ne prend pas tout à fait, à des opérations qu’il ne maîtrise pas vraiment et aux explications qui n’arrivent jamais.
En juin 2024, dans les colonnes de Foreign Policy, le directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Monsieur Pierre Espérance avait décrit une scène presque irréelle : « des dizaines d’avions militaires américains rutilants » atterrissant sur le tarmac de l’Aéroport international Toussaint Louverture, alors que les vols commerciaux étaient cloués au sol par les gangs depuis mars. Ces appareils, les premiers à se poser depuis la paralysie du trafic civil, transportaient, selon des médias américains, du matériel et des contractuels destinés à préparer le déploiement d’une mission de sécurité dirigée par le Kenya. Mais que transportaient exactement ces avions ? Qui en contrôlait le contenu ? À quelles conditions ces équipements entraient-ils sur le territoire haïtien ?
Le plus troublant, dans le récit de Monsieur Espérance ce n’est pas la présence d’avions militaires américains mais l’ignorance des autorités haïtiennes de ce qui se passait en réalité à l’aéroport. Des membres du Conseil présidentiel de transition lui auraient admis ne pas savoir précisément ce qui était acheminé. Des collaborateurs du Premier ministre d’alors, Garry Conille, lui auraient confirmé que ce dernier n’avait joué aucun rôle dans les décisions relatives à cette mission. Comment expliquer qu’un État, même affaibli, soit à ce point en marge d’une opération de sécurité déployée sur son propre sol ?
Il faut le rappeler, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, n’était pas une mission onusienne. Elle était pilotée par Washington et exécutée par Nairobi. Une architecture diplomatique subtile, presque élégante sur le papier. Mais sur le terrain, elle laisse un goût d’ambiguïté. Le président américain Joe Biden l’avait reconnu sans détour : envoyer des troupes américaines dans l’hémisphère aurait suscité des « interprétations erronées ». Les États-Unis ont donc cherché un partenaire. Le Kenya du président William Ruto a accepté d’endosser le commandement visible. Sous-traitance stratégique, prudence géopolitique ou une manière d’assumer sans apparaître ? Le problème, pour nous les haïtiens, est moins théorique. Il tient en une question simple : qui décide de quoi à l’aéroport ?
Ces dernières semaines, la confusion s’est encore épaissie. Alors que la population réclamait la réouverture pleine et entière de l’aéroport, un incident est venu justifier une nouvelle suspension partielle des opérations : un avion aurait été atteint par balle lors d’affrontements dans la plaine du Cul-de-Sac. L’ancien président de l’Assemblée nationale, Simon Dieuseul Desras, s’est dit « étonné » qu’un tir issu d’affrontements localisés puisse atteindre un appareil à proximité de la zone aéroportuaire. Coïncidence malheureuse, défaillance sécuritaire ou une épisode de plus dans une séquence où chaque crise semble opportunément remplacer une autre ?
« Une crise en chasse une autre », a-t-il résumé. La formule est abrupte. Elle dit pourtant quelque chose d’un sentiment diffus : celui d’un pays qui n’a plus accès aux causes profondes des événements qui le frappent. On annonce un incident, on ferme, on reporte et on explique peu. Aucun rapport technique détaillé n’a été rendu public sur l’origine du tir ni sur l’étendue des dommages. Les autorités n’ont pas clarifié les circonstances exactes. Entre-temps, la violence s’intensifie dans la zone de Marin, les déplacements de population s’accélèrent, et l’économie tourne au ralenti.
Pendant ce temps, à Washington, le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, discute coopération et développement. La juxtaposition interroge. Peut-on sérieusement parler d’investissements quand le plus grand aéroport du pays fonctionne par intermittence ? Quand les citoyens ignorent qui contrôle réellement le périmètre aéroportuaire ? Il ne s’agit pas ici de céder aux rumeurs faciles, l’idée d’un aéroport « transformé en base américaine » prospère d’autant plus que l’information officielle fait défaut. C’est précisément le vide qui nourrit les fantasmes. L’absence de communication claire crée un espace où s’installent soupçons et théories concurrentes. Dans un pays marqué par l’histoire des interventions étrangères, le silence n’est jamais neutre.
La sécurité est une nécessité. Personne ne conteste l’urgence. Mais la transparence l’est tout autant. Une mission internationale peut-elle prétendre restaurer l’État haïtien si ses modalités mêmes échappent au contrôle public ? Comment demander à une population de faire confiance quand elle découvre les faits par bribes, souvent par la presse étrangère ? La question dépasse l’aéroport. Elle touche au cœur du contrat politique. Ces équipements, ces blindés ou ces contingents étrangers n’ont pas produit aucun changement. Ce qui, justement, alimente des débats sur une mission parallèle. Pillage de ressources minière ou base stratégique ? Seule la clarté des décisions, la traçabilité des responsabilités et la capacité à rendre des comptes permettront de chasser ces zones d’ombres qui saturent l’espace public.
Stevens JEAN FRANÇOIS
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