Décret sur la liberté d’expression : la presse haïtienne monte au créneau

Le décret publié le 31 décembre 2025 dans Le Moniteur par le Conseil présidentiel de transition (CPT), censé « encadrer l’exercice de la liberté d’expression et la répression des délits de diffamation et de presse », continue de faire des vagues. À quelques semaines de la fin du mandat du CPT, le texte est perçu par de nombreux journalistes et défenseurs des libertés publiques comme une tentative de reprise en main de l’espace médiatique.

Décret sur la liberté d’expression : la presse haïtienne monte au créneau

Adopté sans consultation préalable, le décret élargit considérablement les sanctions pénales applicables aux délits de presse. S’il rappelle le principe constitutionnel de la liberté d’expression, il introduit dans le même temps des peines lourdes, allant de fortes amendes à de longues peines de prison, jusqu’à vingt ans dans certains cas liés aux symboles nationaux ou aux figures de l’indépendance. Pour beaucoup, le contraste est saisissant.

Parmi les premières voix à s’élever dans les colonnes du quotidien LE NOUVELLISTE, celle de Gotson Pierre, cofondateur du Groupe Médialternatif. « C’est un recul de la liberté d’expression », tranche-t-il. Le journaliste s’interroge d’abord sur la légitimité du CPT à légiférer sur une question aussi fondamentale. « On parle d’une instance appelée à diriger le pays de manière provisoire, qui intervient sur un droit consacré par la Constitution, parfois en contradiction avec celle-ci », analyse-t-il.

Au-delà du fond, Gotson Pierre critique une méthode qu’il juge excluante. Selon lui, aucun espace de discussion n’a été ouvert avec les associations de journalistes, les responsables de médias ou les organisations engagées dans la défense de la liberté de la presse. « Il aurait dû y avoir un véritable échange avec les acteurs concernés », regrette-t-il.

Sur le contenu, le constat est encore plus sévère. Loin d’un simple encadrement, le décret est vu comme un outil de pénalisation accrue. « Le délit de presse est pratiquement assimilé à un crime. Les sanctions sont lourdes, parfois extrêmes, alors qu’ailleurs on va vers la dépénalisation et le traitement civil de ces questions », souligne le cofondateur de Médialternatif.

Autre point sensible : l’absence de définitions claires. « Des notions comme la diffamation, pourtant centrales dans le texte, ne sont pas clairement définies. Cela laisse une grande marge d’interprétation à l’exécutif ou à la justice. Dans ces conditions, toute critique peut devenir suspecte », avertit-il.

Les conséquences, selon Gotson Pierre, pourraient être rapides et durables. Il redoute notamment une montée de l’autocensure. « Tout devient judiciaire, mais rien ne protège réellement le journaliste. Le décret ne garantit même pas la protection des sources », déplore-t-il. À l’approche d’échéances politiques majeures, notamment les élections annoncées et la date du 7 février, il estime que « c’est la parole critique responsable et le débat démocratique déjà fragile qui sont directement menacés ».

Ces inquiétudes sont partagées par Jacques Sampeur, journaliste senior et ancien président de l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH). Intervenant le 10 janvier dans l’émission Panel Magik, il a appelé la presse à faire front commun contre ce qu’il considère comme une tentative de musellement. Lui non plus n’a pas été consulté lors de l’élaboration du décret.

Jacques Sampeur replace ce texte dans une longue histoire de tensions entre pouvoir et médias. Depuis la chute de la dictature des Duvalier, rappelle-t-il, la presse haïtienne a souvent été confrontée à des tentatives de contrôle, malgré les garanties offertes par la Constitution. « Informer en Haïti est déjà difficile. Les revenus publicitaires sont faibles, la production coûte cher, l’insécurité complique tout. Et pourtant, les médias continuent », souligne-t-il, saluant leur résilience.

S’il reconnaît l’existence de dérives au sein de la profession, Jacques Sampeur reste convaincu que la régulation imposée par l’État n’est jamais neutre. « Quand l’État commence à dire à la presse ce qu’elle doit faire ou ne pas faire, on est dans le musellement. Une presse sérieuse doit se réguler par ses propres mécanismes », insiste-t-il.

Le timing du décret l’interpelle également. « Pendant que l’insécurité ravage le pays, on choisit de s’attaquer à la presse », observe-t-il, estimant que ce texte finira par se heurter à l’exigence d’un véritable État de droit. « Les lois opportunistes, fondées sur la peur, ne durent jamais », affirme-t-il.

Pour Jacques Sampeur, la presse reste avant tout un contre-pouvoir. « On ne l’aimera jamais parce qu’elle dérange. Mais c’est précisément pour cela qu’elle est indispensable », conclut-il, appelant les journalistes à rester unis pour défendre un espace de parole libre.

Dans un contexte de transition politique incertaine, la controverse autour de ce décret dépasse le seul cadre juridique. Elle pose, une fois de plus, la question de la place de la critique, du rôle des médias et de la solidité des libertés démocratiques en Haïti.

Source: Le Nouvelliste

Abigaelle PIERRE


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