Les forces de sécurité en mode pompier antique !
De Jovenel Moïse à Alix Didier Fils-Aimé, malgré les échecs cuisants, l’État haïtien n’a montré aucun signe de modification de sa réponse à la crise sécuritaire. De « grands coups de balai » ont certes été donnés au Conseil Supérieur de la Police Nationale (CSPN). À chaque remaniement, la même promesse creuse revient : le rétablissement de la sécurité. Observateur de ce ballet effréné, le peuple fait le compte des territoires perdus et ne s’étonne plus de voir l’État agir comme un corps surpris par ses propres douleurs qui, à chaque épisode, crie puis se met à courir.
À Seguin, encore une fois, tout a commencé à l’aube. Des hommes armés ont fait irruption, des maisons ont été incendiées, des victimes ont été dénombrées et des familles ont été obligées de fuir. Des renforts annoncés, comme d’habitude, après coup ! Sur place, les forces de l’ordre résistent. Les autorités se vantent des dispositions prises. L’UTAG est déployée, un nouveau directeur départemental est installé. Fidèle à leurs habitudes, ils ont agi après coup. Pourtant ce qui se passe à Seguin n’est pas une surprise tombée du ciel.
Dans la nuit du 13 au 14 avril 2026, huit membres d’une brigade d’autodéfense ont été tués à Seguin. Le 12 avril déjà, cinq habitants y avaient perdu la vie lors d’une incursion armée. Fallait-il attendre que le sous-commissariat soit réduit en cendres, que deux véhicules de la PNH soient incendiés et treize morts pour comprendre qu’un nouveau territoire risque d’être « perdu » ? L’État a ignoré les signaux et sa réaction reste fidèle à un schéma désormais trop familier : le drame précède la décision.
Depuis des années, le climat sécuritaire se détériore. Depuis des années, des zones entières échappent au contrôle de l’État dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, dans plusieurs régions de l’Artibonite, etc. Les gangs avancent. Ils prennent position. Pendant ce temps, l’État semble être aussi surprise que la population à chaque nouvelle offensive. Pourtant, la Primature, le ministère de l’Intérieur, la Police Nationale d’Haïti, les Forces armées d’Haïti disposent de fonds dédiés au renseignement. Des millions de gourdes sont dépensés pour des services d’intelligence qui, on veut bien le croire, existent. Mais à quoi servent ces services si l’État ne semble jamais voir venir l’embrasement ? Si l’État ne neutralise pas les foyers avant qu’ils ne s’étendent ? Ces questions dérangent mais elles méritent d’être posées.
Car à Seguin, comme ailleurs, la population n’a pas attendu les communiqués officiels pour comprendre qu’elle était seule. Elle a créé une brigade d’autodéfense. Elle a pris des risques et elle en a payé le prix fort. Huit citoyens transformés en ligne de front sont morts. Et on se demande si la stratégie nationale de sécurité est de laisser les habitants combler les vides jusqu’à l’irréparable ?
À Jacmel, on manifeste. On exige des renforts. On réclame la présence de l’État. « Peyi lòk » à Saint-Marc pour exiger que des mesures concrètes soient prises. Mais l’image renvoyée est inquiétante : celle d’autorités qui courent derrière les événements, qui installent un nouveau responsable après l’attaque, qui envoient des unités spécialisées quand le feu est déjà allumé. Lors de son intervention à Panel Magik, Lionel Lazarre, ancien porte-parole de la PNH, a appelé à une synergie entre le ministère de la Défense et le haut commandement de la PNH. Pourquoi faut-il que cette coordination ressemble toujours à une mesure d’urgence ? Pourquoi n’existe-t-elle pas déjà dans un plan structuré ?
Nos forces nationales de sécurité agissent comme des pompiers d’un autre siècle. Elles interviennent quand la maison brûle, arrosent les flammes et repartent en attendant le prochain incendie. Pourtant les pompiers modernes ont changé de doctrine. Ils inspectent les bâtiments. Ils imposent des normes. Ils sensibilisent, cartographient les risques et préviennent. Nos forces de l’ordre quant à elle continuent à gérer l’urgence, l’imprévu, la crise. Elles colmatent, déplacent des unités et annoncent des renforts. Mais où est la stratégie à long terme ? Où est la cartographie claire des zones à risque, des flux d’armes, des réseaux logistiques des gangs ? Où est la volonté visible, ferme et assumée, de reprendre et de conserver chaque territoire « perdu » ? Car, reprendre un espace ne suffit plus.
Seguin ne doit pas tomber, dit-on. Un message qui nous rappelle la situation de Solino qui à plusieurs reprises avait « failli tomber » avant d’être perdu ? Le plus inquiétant n’est peut-être pas l’audace des gangs. Elle est tragiquement cohérente : ils avancent là où le vide existe. Le plus inquiétant, c’est cette impression persistante que l’État réagit sans jamais devancer. Toujours à la traine, l’État répond sans jamais planifier. Il gère la crise du jour en sacrifiant la vision du lendemain.
Un pays ne peut pas vivre indéfiniment en mode sirène hurlante. À force de fonctionner comme des pompiers appelés trop tard, nos institutions finissent par donner le sentiment qu’elles subissent l’incendie plus qu’elles ne le maîtrisent. Or gouverner, c’est prévoir. Protéger, c’est anticiper. Rétablir l’ordre ne peut plus se limiter à repousser une attaque. Il faut aussi empêcher la suivante. Sinon, Seguin et d’autres localités ne seront que des noms de plus sur la carte mouvante des territoires perdus. Et l’État, une fois de plus, arrivera essoufflé derrière les flammes.
Stevens JEAN FRANÇOIS
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